À quelques semaines du premier tour des élections municipales du 15 mars, les candidats affûtent leurs propositions. À Dumbéa, deuxième commune de Nouvelle-Calédonie par sa population, la candidate Cynthia Jan, tête de liste Unir pour l’avenir Dumbéa, a lancé un débat de fond en évoquant, dans une vidéo de campagne, la possibilité de faire basculer la commune d’une zone de gendarmerie vers une zone de police.
Derrière l’effet d’annonce, la question mérite une analyse rigoureuse, loin des postures idéologiques, car police nationale et gendarmerie nationale ne sont pas interchangeables, malgré leur rattachement commun au ministère de l’Intérieur depuis 2009.
Statut et organisation : deux cultures, deux cadres juridiques
La première différence fondamentale repose sur le statut.
Les gendarmes sont des militaires. Ils appartiennent aux forces armées françaises, tout en étant placés sous l’autorité budgétaire et opérationnelle du ministère de l’Intérieur. Cette singularité implique discipline militaire, disponibilité permanente et obligation de logement en caserne.
Les policiers nationaux, à l’inverse, sont des fonctionnaires civils du ministère de l’Intérieur. Ils peuvent être syndiqués, disposent de régimes horaires plus encadrés et ne sont pas soumis à l’obligation de logement. Ils restent néanmoins astreints au devoir de réserve et n’ont pas le droit de grève.
Cette différence statutaire n’est pas neutre : elle conditionne la présence sur le terrain, la gestion des effectifs et la continuité du service public.
Missions et zones de compétence : une répartition historiquement figée
Policiers et gendarmes partagent un code de déontologie commun et exercent, sur le papier, les mêmes missions régaliennes : sécurité publique, police judiciaire, maintien de l’ordre, secours et assistance à la population.
La distinction se fait sur la zone d’intervention.
La zone police, essentiellement urbaine, représente environ 5 % du territoire national, mais concentre une forte densité de population et de délinquance.
La zone gendarmerie couvre les territoires périurbains, ruraux et semi-urbains, avec une limite théorique fixée à 20 000 habitants, même si des dérogations existent par décret.
Certains services spécialisés interviennent sur l’ensemble du territoire : forces d’intervention, unités antiterroristes, cybercriminalité ou police scientifique. En outre-mer, le maintien de l’ordre repose très majoritairement sur les gendarmes mobiles, tandis qu’en métropole, CRS et gendarmes mobiles agissent fréquemment ensemble.
En Nouvelle-Calédonie, où la géographie, l’étalement urbain et les contraintes logistiques sont spécifiques, le modèle gendarmerie a historiquement été privilégié pour garantir une couverture territoriale continue.
Disponibilité, coûts et efficacité : l’avertissement de la Cour des comptes
La question du passage en zone police ne peut être dissociée des contraintes opérationnelles et budgétaires.
Les policiers travaillent selon des régimes cycliques ou hebdomadaires, avec des plages horaires définies. Les gendarmes, eux, sont astreints à une disponibilité permanente, 24 h/24, résidant dans leur caserne et bénéficiant de permissions encadrées.
Sur le plan financier, les différences sont réelles mais souvent mal comprises. La rémunération moyenne des policiers est légèrement supérieure, mais les gendarmes bénéficient d’un logement de fonction, ce qui réduit fortement les coûts indirects pour l’État et les collectivités.
En janvier 2025, la Cour des comptes a dressé un constat sévère sur la répartition actuelle des zones de compétence. La carte police-gendarmerie, héritée du régime de police d’État instauré en 1941, est jugée figée, incohérente et déconnectée des réalités démographiques et criminelles actuelles.
Le rapport souligne que :
– les territoires les plus touchés par la délinquance ne sont pas ceux disposant du plus grand nombre d’effectifs ;
– de nombreuses petites circonscriptions de police couvrent moins de 20 000 habitants, au prix d’une vulnérabilité structurelle ;
– des ajustements locaux non réglementaires ont été mis en place, au détriment de la lisibilité et de l’efficacité.
La Cour recommande une réforme pilotée par le ministère de l’Intérieur, avec des transferts ciblés, juridiquement encadrés, et une meilleure articulation avec les polices municipales, placées sous l’autorité des maires.
À Dumbéa, le débat lancé par Cynthia Jan pose une question légitime, mais exige une réponse responsable.
Changer de zone de compétence ne relève ni du symbole ni de l’idéologie. C’est un choix stratégique engageant la sécurité des habitants, la soutenabilité budgétaire et l’efficacité opérationnelle.
À l’heure où l’autorité de l’État et la protection des citoyens doivent primer, le pragmatisme, et non l’effet de campagne, devra guider la décision finale.


















