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Tribune

Dans le Pacifique, la Chine n'achète plus seulement des infrastructures. Elle tisse son influence.

12 octobre 2026 à 17:00
6 min de lecture
Dans le Pacifique, la Chine n'achète plus seulement des infrastructures. Elle tisse son influence.

Résumé IA

La Chine modifie sa stratégie dans le Pacifique, remplaçant les grands prêts par des subventions ciblées pour tisser des relations durables, notamment dans les Îles Salomon, Kiribati et Nauru. L'Australie demeure le principal financeur régional, mais Pékin est perçu comme plus influent par certains Australiens.

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Pendant des années, Pékin a financé des routes, des bâtiments publics et de grands projets dans les États insulaires du Pacifique. Aujourd'hui, la méthode évolue. Moins de prêts spectaculaires, davantage de petites aides ciblées. Derrière cette nouvelle stratégie se dessine une question essentielle : jusqu'où la coopération économique peut-elle devenir un instrument d'influence politique ?

La Chine a compris une chose : l'influence ne se mesure pas seulement en milliards

Il y a quelque chose de paradoxal dans la situation actuelle du Pacifique. L'Australie reste, de très loin, le principal partenaire financier des États insulaires. Entre 2008 et 2024, elle a représenté 38 % du financement du développement de la région. Sa contribution dépasse de plus de quatre fois celle de la Chine.

Et pourtant, dans une enquête réalisée auprès d'Australiens, 39 % des personnes interrogées désignent désormais la Chine comme le pays le plus influent dans le Pacifique, contre 33 % pour leur propre pays.

Ces chiffres mesurent une perception, pas une domination réelle. Mais ils méritent qu'on s'y arrête.

Car Pékin semble avoir compris qu'il n'est pas nécessaire d'être le premier financeur pour devenir un interlocuteur incontournable.

Il suffit parfois d'être présent au bon endroit, au bon moment, auprès des bonnes personnes.

Hier des routes, aujourd'hui des relations

Pendant longtemps, la stratégie chinoise était relativement visible. Des infrastructures imposantes, des bâtiments publics, des équipements financés par des prêts chinois. Au Vanuatu, aux Tonga, aux Samoa ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, cette politique a laissé des réalisations concrètes, mais aussi des dettes dont certains États doivent encore assumer le remboursement.

Aujourd'hui, le modèle évolue.

La Chine privilégie des subventions plus modestes, distribuées plus fréquemment. Une école ici, des équipements médicaux là, du matériel pour une administration, un soutien à une collectivité.

Sur le papier, difficile de critiquer une aide destinée à améliorer le quotidien des populations. Et ce n'est pas le principe de ces aides qui pose question.

C'est leur utilisation possible comme instruments d'influence politique.

Car chaque subvention crée un contact. Chaque projet entretient une relation. Chaque nouvelle coopération peut renforcer la place de Pékin auprès d'une administration ou d'un responsable local.

Une grande infrastructure se construit une fois. Une relation institutionnelle, elle, peut s'entretenir pendant des décennies.

Et c'est bien là toute la subtilité de cette stratégie.

Quand la coopération touche aussi à la sécurité

Le problème devient plus sensible lorsque cette présence dépasse les écoles et les hôpitaux pour atteindre les institutions chargées de la sécurité.

L'accord signé en 2022 entre la Chine et les Îles Salomon a constitué un signal important.

Pour la première fois, les inquiétudes occidentales ne concernaient plus seulement les prêts chinois ou l'endettement, mais également les conséquences possibles d'une coopération sécuritaire renforcée avec Pékin. Certes, chaque État souverain reste libre de choisir ses partenaires.

Mais une coopération avec une puissance étrangère n'est jamais totalement déconnectée des intérêts stratégiques de cette puissance, qu'elle soit chinoise, américaine, australienne ou française.

La véritable question est donc celle de l'équilibre.

À partir de quel moment une relation de coopération devient-elle une dépendance ? Et comment un petit État insulaire peut-il préserver sa liberté de décision face aux intérêts d'une puissance économique et militaire mondiale ?

Taïwan, ou la démonstration que les enjeux dépassent l'économie

Il suffit d'observer l'évolution diplomatique du Pacifique pour comprendre que les intérêts chinois ne se limitent pas aux infrastructures. En 2019, les Îles Salomon et Kiribati ont rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan pour reconnaître Pékin. En 2024, Nauru a suivi.

Trois décisions souveraines, naturellement. Mais trois décisions qui correspondent également à l'un des objectifs diplomatiques majeurs de la Chine : réduire le nombre d'États reconnaissant officiellement Taïwan.

Il serait excessif d'affirmer que ces changements ont été achetés par des subventions. Rien ne permet de le démontrer de façon générale. En revanche, il serait tout aussi naïf de prétendre que les relations économiques, les aides au développement et les ambitions diplomatiques évoluent dans des univers totalement séparés.

La coopération internationale n'est pas un acte de charité. Elle répond aussi à des intérêts.

Et la Chine ne fait pas exception.

Et la Nouvelle-Calédonie dans tout cela ?

C'est probablement la question que nous devrions nous poser davantage.

Nous observons parfois ces évolutions comme si elles concernaient un Pacifique lointain, alors qu'elles se déroulent à quelques centaines ou milliers de kilomètres de nos côtes.

Le Vanuatu, les Îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée : ce sont nos voisins.

Des pays avec lesquels nous partageons un environnement maritime, des enjeux économiques, des problématiques de sécurité et des relations humaines anciennes.

Dans cette région où les influences se recomposent, la présence française en Nouvelle-Calédonie constitue un atout stratégique qu'il serait imprudent de sous-estimer.

La France apporte des capacités de surveillance maritime, de secours, de défense, de coopération et de représentation diplomatique qui participent aux équilibres régionaux.

Cela ne signifie pas qu'elle soit irréprochable, ni que les États voisins devraient choisir systématiquement Paris plutôt que Pékin.

Cela signifie simplement que la présence française offre une autre possibilité de partenariat, dans un espace où la diversification des relations peut contribuer à préserver l'autonomie des États.

Et pour nous, Calédoniens, cette dimension mérite de faire partie du débat sur notre avenir.

Le véritable enjeu n'est pas le montant des aides, mais ce qu'elles construisent

Il serait trop facile de voir dans chaque financement chinois une menace. Les populations océaniennes ont des besoins réels, et les projets qui y répondent doivent être appréciés pour leurs résultats.

Mais il serait tout aussi imprudent de considérer ces financements sans s'interroger sur leur contexte géopolitique. La nouvelle stratégie de Pékin nous rappelle une réalité : les grandes puissances ne recherchent pas uniquement des marchés, des ports ou des ressources naturelles.

Elles recherchent aussi des relations durables, des relais institutionnels et des partenaires diplomatiques.

L'Australie finance davantage. La Chine multiplie les contacts. Les États-Unis renforcent leurs partenariats. La France maintient sa présence.

Chacun agit selon ses moyens et ses intérêts.

Le véritable défi pour les États du Pacifique consiste à bénéficier de ces coopérations sans devenir les instruments de rivalités qui les dépassent. Et pour la Nouvelle-Calédonie, au cœur de cet espace stratégique, une évidence devrait s'imposer : notre avenir ne se réfléchit pas uniquement à l'échelle de notre territoire. Il se joue aussi dans un Pacifique où l'influence s'installe parfois discrètement, à travers une école rénovée, un équipement offert ou une poignée de main.

Car en géopolitique, les petites aides peuvent aussi servir de grands intérêts.