Créée pour casser les rentes et faire baisser les prix, l’Autorité de la concurrence de la Nouvelle-Calédonie devait incarner une rupture dans la lutte contre la vie chère. Dix ans plus tard, le coût de la vie n’a jamais été aussi élevé et l’écart avec la métropole continue de se creuser. Une réalité qui impose désormais une question simple, mais incontournable : à quoi a réellement servi cette Autorité ?
Une promesse politique devenue un paravent
Instituée par la loi du pays du 24 avril 2014, l’Autorité de la concurrence est entrée en fonction en mars 2018, après plusieurs années de mise en place. Dès l’origine, le message politique est clair : la concurrence serait l’arme décisive contre la vie chère, et l’Autorité son bras armé.
Ce discours a été martelé, repris, installé durablement dans le débat public. À tel point qu’il a fini par masquer une réalité plus dérangeante : l’Autorité n’a jamais eu, ni juridiquement ni économiquement, les leviers permettant de faire baisser durablement les prix dans une économie insulaire structurellement contrainte.
Dix ans de fonctionnement, 1,8 milliard de francs CFP
Les chiffres, eux, sont sans ambiguïté. Le budget annuel de l’Autorité oscille aujourd’hui entre 170 et 180 millions de francs CFP, pour des dépenses exécutées autour de 150 à 155 millions par an, composées très majoritairement de masse salariale.
Sur la période complète depuis sa création, soit près de dix ans, le coût cumulé pour les finances calédoniennes approche 1,8 milliard de francs CFP. Une somme intégralement financée par la collectivité, pour une structure d’une dizaine d’agents.
Un investissement public massif, qui mérite au minimum un bilan rigoureux au regard de l’objectif initial affiché.
Des sanctions record… sans effet sur les prix
Sur le plan strictement juridique, l’Autorité remplit sa mission. Elle instruit, contrôle, sanctionne. En 2024, elle a infligé des amendes d’un montant exceptionnel, dont 3,5 millions d’euros à une entreprise européenne et plus de 500 000 euros à sa correspondante locale. Les années précédentes affichaient déjà des sanctions comprises entre 100 et 140 millions de francs CFP.
Ces montants sont régulièrement mis en avant pour démontrer l’efficacité de l’institution. Mais la question centrale reste soigneusement évitée : quel est l’impact réel de ces sanctions sur le coût de la vie ?
Les données statistiques publiées par les organismes officiels sont sans appel. Le panier de consommation demeure 21 % plus cher en Nouvelle-Calédonie qu’en métropole, contre 18,9 % en Polynésie française. L’alimentation atteint +78 % en Calédonie, contre +45 % en Polynésie. Les communications culminent à +76,6 %, contre +32,6 %.
L’écart ne se réduit pas. Il s’aggrave.
La comparaison polynésienne qui dérange
La Polynésie française dispose elle aussi d’une autorité de la concurrence, créée en 2015 et opérationnelle depuis 2016. En près de dix ans, elle a infligé environ 100 millions de francs CFP d’amendes, soit très loin des montants calédoniens.
Mais la différence est ailleurs. En Polynésie, personne n’a jamais prétendu que l’Autorité ferait mécaniquement baisser les prix. Son rôle est clairement assumé : contrôler les pratiques anticoncurrentielles. La politique des prix relève du gouvernement.
Résultat : un écart de coût de la vie plus faible qu’en Nouvelle-Calédonie, et une fiscalité plus favorable, notamment l’absence d’impôt sur le revenu.
Dans les entreprises, un désenchantement palpable
Du côté des acteurs économiques, le constat est sans détour. Un chef d’entreprise calédonien ayant déjà fait l’objet d’un contrôle résume :
On a passé des mois sous procédure, mobilisé du temps, de l’énergie, de l’argent. Très bien. Mais à la fin, rien n’a changé pour le consommateur. Les prix n’ont pas baissé, le marché n’a pas été rééquilibré. On a juste ajouté une couche administrative de plus.
Un autre dirigeant, jamais contrôlé, va plus loin :
On a fait croire aux Calédoniens que la vie chère était un problème de concurrence. C’est faux. C’est un problème de structure : l’éloignement, la taille du marché, la fiscalité, les coûts logistiques, l’empilement réglementaire. Tant qu’on ne traite pas ça, aucune autorité ne fera baisser les prix.
Une question devenue impossible à éluder
Dix ans après sa création, le constat s’impose : l’Autorité de la concurrence a servi de réponse institutionnelle à un problème qui n’était pas d’abord juridique. Elle a permis de montrer que quelque chose était fait, sans jamais s’attaquer aux déterminants réels de la vie chère.
Dans un contexte budgétaire désormais critique, la question n’est plus idéologique. Elle est comptable et politique à la fois : peut-on encore se permettre de financer des outils symboliques quand les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous ?
C’est à cette question que les responsables publics devront désormais répondre, chiffres à l’appui, et sans paravent.


















