Quand l’université française n’était pas un slogan, mais un acte politique fort, assumé par le pouvoir royal.
Quand le savoir, enraciné dans la chrétienté médiévale, structurait déjà l’Europe intellectuelle.
1200 : un acte royal pour pacifier, structurer et protéger le savoir
Le 15 janvier 1200, une charte signée par Philippe Auguste fonde officiellement l’Université de Paris.
Loin d’un geste symbolique, l’acte est politique, juridique et civilisationnel.
Le roi entend pacifier les relations devenues explosives entre les habitants de Paris et les maîtres, clercs et étudiants les « escholiers » qui affluent autour de Notre-Dame.
À la fin du XIIe siècle, Paris est déjà un foyer intellectuel majeur.
Des maîtres renommés, tels qu’Abélard ou Pierre Lombard, ont donné à l’école de théologie parisienne une réputation européenne.
Face à l’explosion démographique étudiante, enseignants et élèves s’installent sur la rive gauche, créant des écoles privées et une communauté structurée : l’universitas magistrorum et scholarium.
La charte royale de 1200 clarifie les statuts et accorde des privilèges décisifs.
Les membres de l’université bénéficient du for ecclésiastique, échappant à la justice civile.
Ils sont exonérés de taxes et de charges militaires.
Toute agression contre eux est passible d’excommunication.
Loin d’un désordre anarchique, le roi reconnaît ici le rôle central du savoir chrétien dans l’ordre du royaume.
L’État protège ceux qui forment les élites spirituelles, intellectuelles et administratives de demain.
Déjà, l’université devient un outil de stabilité sociale et politique.
Une organisation des études exigeante, élitiste et méritocratique
L’Université de Paris se structure en facultés selon une hiérarchie claire des savoirs. Le passage obligé est la faculté des Arts libéraux, socle intellectuel commun.
Les étudiants y étudient le trivium grammaire, rhétorique, dialectique puis le quadrivium arithmétique, géométrie, musique et astronomie.
Ce socle vise à former l’esprit avant toute spécialisation.
Le maître ès Arts, après une assimilation rigoureuse des œuvres d’Aristote, Cicéron, Sénèque, Boèce ou Isidore de Séville, peut accéder aux facultés supérieures.
Trois voies s’ouvrent alors : le droit canonique, la théologie ou la médecine.
Le cursus est long, exigeant, sélectif. Commencé vers 13 ou 14 ans, il peut durer jusqu’à quinze années.
Le doctorat consacre l’aboutissement d’une vie intellectuelle disciplinée, non d’un simple parcours administratif.
L’université médiévale ne promet rien à tous. Elle sélectionne, forme, élève.
Elle repose sur l’effort, la transmission, l’autorité des maîtres et le respect du savoir hérité.
Un modèle radicalement éloigné de l’universitarisme contemporain fondé sur la massification et l’égalitarisme abstrait.
Collèges, Sorbonne et rivalités européennes : l’université comme puissance
Pour accueillir des milliers d’étudiants venus de tout le royaume et de l’étranger, Paris voit naître des collèges.
Ces établissements, souvent fondés par des mécènes pieux ou des souverains, assurent logement et nourriture.
Au XIIIe siècle, on estime la population étudiante entre 5 000 et 20 000 individus.
Paris compte alors environ 150 000 habitants : l’université est une ville dans la ville.
Certains collèges sont nationaux : Lombards, Danois, Allemands. D’autres sont séculiers.
Tous participent à la structuration durable du Quartier latin.
En 1253, Robert de Sorbon, confesseur de Louis IX, fonde un collège destiné à accueillir des étudiants pauvres mais brillants.
Grâce à un legs de 1 500 livres parisis, il crée une « pauvre maison » fondée sur quatre principes : égalité, collégialité, moralité, scolarité.
Ce collège, d’abord simple lieu d’hébergement, devient rapidement un centre théologique majeur. Son prestige dépasse ses murs.
La Sorbonne devient le symbole même de l’excellence universitaire française.
L’Université de Paris s’inscrit dans un mouvement européen. Bologne, dès 1088, inaugure le terme même d’université.
Oxford reçoit ses privilèges royaux en 1165.
Les universités, autrefois rebelles aux autorités, deviennent des institutions concurrentes, rivales, structurées.
Déjà, l’Europe du savoir se dessine. Déjà, les nations rivalisent par leurs écoles, leurs maîtres, leurs doctrines.
Huit siècles plus tard, cette compétition intellectuelle n’a rien perdu de son intensité.
L’Université de Paris du XIIIe siècle n’a ni campus ni amphithéâtres. Elle enseigne dans des salles louées, parfois en plein air.
Elle connaît grèves, révoltes étudiantes, débats sur le mérite et l’accès au savoir.
Mais elle repose sur une conviction ferme : le savoir est une autorité, non un droit automatique.
En fondant et protégeant l’université, la monarchie capétienne a façonné l’un des piliers de la civilisation européenne.
Un héritage intellectuel que la France moderne ferait bien de ne pas oublier.

















