IMPUISSANCE. Face aux ambitions américaines, le chef de l’État parle fort, sans parvenir à convaincre qu’il peut agir autrement qu’en gesticulant.

L’Union européenne a une responsabilité stratégique au Groenland, parce que la sécurité de l’Arctique est indissociable de la nôtre, a déclaré le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot. « Le Groenland est un territoire européen qui est placé sous la protection de l’Otan. L’Otan, les alliés de l’Otan, les pays européens sont tout à fait capables de défendre leur territoire contre toute menace, d’où qu’elle vienne », a-t-il ajouté comme pour répondre à Donald Trump. À plusieurs reprises, ce dernier avait balayé d’un revers de manche l’argument d’une défense crédible de l’île opérée par les Danois. « Ils ont ajouté un attelage de chiens de traîneau », ricane Trump pour qualifier les renforts apportés récemment par Copenhague à cette défense.
Une conquête qui vire à l’obsession
Tout le monde l’a oublié, mais le Groenland n’a pas toujours vu d’un bon œil la très lointaine Europe. Le 23 février 1982, en effet, 53 % de ses habitants avaient décidé de quitter l’Europe à l’occasion d’un référendum consultatif. Le Groenland demeurait néanmoins partie intégrale du royaume du Danemark avec les Îles Féroé. Devant le projet d’annexion de l’île par Donald Trump, une conquête qui vire à l’obsession mais qui, au départ, était prise pour une blague, l’Europe a choisi de se mobiliser. Les menaces ont d’ailleurs été réitérées face à face cette semaine, lors d’une réunion houleuse à la Maison-Blanche entre le vice-président J. D. Vance, le secrétaire d’État Marco Rubio, avec le ministre danois des Affaires étrangères Lars Lokke Rasmussen et son homologue groenlandaise Vivian Motzfeldt. Dépité, le ministre danois a quitté la Maison-Blanche en déclarant : « Il est clair que Donald Trump a le désir de conquérir le Groenland. »
Face à cela, Emmanuel Macron a prévenu qu’une violation de la souveraineté du Groenland entraînerait des « conséquences en cascade inédites ». Le président français faisait-il allusion à l’hypothèse émise par Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, qui considère le projet américain comme le signe de la fin de l’Alliance Atlantique ? Certains ont même émis l’hypothèse que telle serait l’intention cachée de Donald Trump. Au-delà de la prise de contrôle d’une zone stratégique et de l’exploitation des minerais dont son sous-sol regorge, Trump ne serait pas fâché, se dit-il, de quitter l’alliance ou de voir les Européens s’éloigner de lui. L’intéressé a démenti très mollement.
L’importance du Groenland pour les États-Unis tient au fait que la plus grande île du monde occupe une position stratégique dans la région arctique. En raison du changement climatique, le recul de la banquise a découvert une bande côtière de plus en plus large sur laquelle ont surgi des compagnies minières. Par exemple, sur les hauteurs de la baie de Disko, la base de Port Victor, utilisée par l’explorateur français Paul-Émile Victor pour son expédition vers le centre de l’inlandsis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se trouve aujourd’hui à plusieurs kilomètres de la calotte polaire. Lors d’un reportage au Groenland en 2019, déjà les Inuits nous assuraient que certaines sociétés minières australiennes présentes sur l’île étaient en réalité des « faux nez » de compagnies chinoises. Le contrôle du Groenland ouvre en effet la voie à l’exploitation du plateau continental arctique, riche en ressources minérales telles que l’or, le pétrole, le gaz naturel, l’uranium et d’autres matières premières stratégiques. Les terres rares y sont aussi en nombre, surtout dans la partie sud de l’île. De quoi aiguiser les appétits d’un Donald Trump, pour qui il s’agit aussi de superviser à l’avantage des Américains l’ouverture de nouvelles routes maritimes commerciales, tout en ayant à l’œil Russes et Chinois.
À domicile, le président fait d’ailleurs face à un scepticisme général
Mais les forces proposées par l’Union européenne pour contrer les intentions de Trump sont si infimes qu’elles pourraient prêter à sourire. On compte quinze soldats français, treize Allemands, deux officiers norvégiens, deux Finlandais, un officier britannique, un hollandais et une poignée de Suédois. Ajoutez à cela quelques dizaines de soldats danois. Il faut se rappeler que les Américains possèdent déjà une base militaire sur l’île. À l’extrême nord-est du Groenland, à plus de 1 500 kilomètres au nord du cercle polaire arctique, la base spatiale de Pituffik, autrefois baptisée Thulé, dispose d’une piste d’atterrissage de 3 000 mètres. Entre 100 et 150 soldats y vivent en permanence. Les Américains sont présents au Groenland depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au temps de la guerre froide, ils disposaient d’une cinquantaine de stations radar d’observation.
Un Trump imprévisible
« Nous avons vraiment besoin du Groenland pour notre sécurité nationale » a répété Donald Trump en fin de semaine. « Sans lui, nous aurons un énorme trou dans notre protection, surtout en ce qui concerne le ‘‘Dôme d’or’’ », a-t-il précisé en faisant référence au projet à 175 milliards de dollars de bouclier de défense antimissile qu’il entend construire pour protéger les États-Unis. Confronté à l’adversité que semblent montrer les Européens, le président américain a menacé, comme à son habitude, d’avoir recours à des augmentations de tarifs douaniers pour quiconque ne supporte pas son projet. Trump espère toujours conclure un accord avec le Danemark. Ce dernier et le Groenland ont d’ailleurs accepté de former des groupes de travail avec les États-Unis. S’ils agissent ainsi, c’est plutôt pour montrer de la bonne volonté face à un Trump imprévisible que par volonté de lui céder quoi que ce soit. À domicile, le président fait d’ailleurs face à un scepticisme général. Des représentants du Parti républicain, le propre parti du président, se sont même rendus au Danemark pour y exprimer leur opposition au projet.
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