À 18 ans, elle hérite d’une couronne affaiblie, moquée, presque discréditée.
Soixante-trois ans plus tard, elle laisse un empire à son apogée et une monarchie régénérée.
Une monarchie affaiblie, un trône fragile en 1837
Lorsque Victoria est couronnée à Westminster le 20 juin 1837, la monarchie britannique traverse une crise de crédibilité. La dynastie des Hanovre traîne une image désastreuse, ternie par la longue folie du roi George III et par les comportements jugés indignes de ses fils et successeurs. L’institution royale apparaît alors déconnectée, vieillissante, presque inutile dans une Angleterre déjà secouée par de profonds bouleversements sociaux.
La jeune souveraine, âgée de seulement 18 ans, arrive dans un monde politique dominé par les hommes, où la fonction royale est contestée, parfois ouvertement ridiculisée. Rien ne la prédestine à devenir l’une des figures les plus puissantes et respectées de l’histoire européenne. Et pourtant, contre toute attente, son règne va redonner à la Couronne un prestige inégalé.
Dès les premières années, Victoria comprend l’enjeu fondamental : restaurer l’autorité morale de la monarchie, incarner la stabilité, la continuité et une forme d’ordre dans une société en pleine mutation. Une vision conservatrice assumée, fondée sur la responsabilité, la famille et le devoir.
Victoria et Albert : ordre moral, famille et puissance impériale
Le mariage avec Albert de Saxe-Coburg-Gotha marque un tournant idéologique et politique majeur. Ensemble, ils offrent au peuple britannique une image idéalisée du couple royal : fidélité, piété, discipline, sobriété. Luthérien rigoureux, Albert impose à la Cour une austérité morale qui façonnera durablement l’image de l’ère victorienne.
Cette morale bourgeoise, souvent caricaturée comme puritaine, s’inscrit en réalité dans une volonté de redressement moral d’une société bouleversée par la révolution industrielle. Travail, mérite, ordre social et responsabilité individuelle deviennent des piliers de l’époque. La reine, loin d’être une simple figure décorative, soutient activement cette vision.
Sous son règne, l’Empire britannique connaît une expansion sans précédent. En 1876, Victoria devient impératrice des Indes, symbole éclatant de la puissance britannique sur les cinq continents. Le Royaume-Uni est alors la première puissance mondiale, industrielle, commerciale et maritime. Un empire sur lequel, selon la formule consacrée, le soleil ne se couche jamais.
Mère de neuf enfants, qu’elle marie dans toutes les grandes cours européennes, Victoria devient la « grand-mère de l’Europe », consolidant par le sang l’influence diplomatique britannique. Une stratégie dynastique efficace, à défaut d’avoir toujours été paisible.
Une femme de pouvoir, entre modernité et conservatisme
Réduire Victoria à une reine austère serait une erreur historique. Impérialiste convaincue, elle se montre également attentive aux réalités sociales de son temps. Sous l’influence d’Albert, elle soutient des politiques d’amélioration urbaine, notamment la construction des égouts de Londres, et s’intéresse au sort des ouvriers, sans jamais céder à l’idéologie égalitariste.
Son règne est traversé de paradoxes profonds. Femme autoritaire dans un monde masculin, conservatrice mais sensible aux avancées techniques, profondément marquée par la mort de son mari en 1861, elle s’enferme alors dans un deuil quasi permanent, vêtue de noir jusqu’à la fin de sa vie.
La reine traverse des périodes de dépression, de colère et de retrait, mais son sens du devoir l’emporte toujours. Sa popularité connaît des fluctuations, mais elle atteint son apogée à la fin du XIXᵉ siècle, lorsque les Britanniques voient en elle l’incarnation même de leur grandeur nationale.
Jamais, avant elle, un souverain n’avait célébré un jubilé de diamant. Soixante-trois ans de règne : un record pour l’époque, salué comme une preuve de stabilité et de continuité dans un monde en mutation rapide.
La mort de la reine Victoria : la fin d’un monde
Le 22 janvier 1901, dans sa résidence d’Osborne House, sur l’île de Wight, Victoria s’éteint à l’âge de 84 ans. Affaiblie, victime de pertes de mémoire et d’aphasie, elle est entourée de ses proches, assistée par ses médecins qui, quelques jours plus tôt encore, tentaient de rassurer l’opinion. Jusqu’au bout, la souveraine reste entourée des symboles de son intimité, dont son fidèle chien, Tutti.
À 18 h 30, la reine rend son dernier souffle. Conformément à ses souhaits, elle est vêtue de blanc, comme une mariée, et déposée dans son cercueil par ses fils. Des souvenirs intimes y sont placés, rappelant l’importance des liens personnels dans une vie pourtant vouée au pouvoir.
Les funérailles militaires, organisées à la chapelle Saint-George du château de Windsor, après l’exposition du corps au Parlement, donnent lieu à une ferveur populaire inédite. Pour l’Empire britannique, c’est bien plus qu’un décès : c’est la fin d’une époque.
Avec la disparition de la reine Victoria s’achève l’âge d’or d’une Angleterre sûre d’elle-même, dominatrice, convaincue de sa mission historique. Une monarchie forte, respectée, restaurée par une femme qui, contre vents et marées, aura su incarner l’autorité, la stabilité et la grandeur nationale.


















