Après avoir été moquée, l’idée d’une acquisition américaine de l’île sous souveraineté danoise revient en force. Sécurité nationale, rivalités avec la Russie et la Chine et calendrier politique : la Maison-Blanche intensifie son offensive.

Dans six mois ! Voilà ce que nous balançait, il y a un an, presque jour pour jour, Tom Dans, que nous interviewions à Nuuk quelques semaines après l’investiture de Trump sous la coupole du Capitole. Le « monsieur Trump du Groenland », comme on l’appelait déjà, donnait six mois, pas plus, avant que l’Amérique ne mette la main sur ce bloc de glace danois.
En 2025, ce grand bonhomme aux allures de Chevy Chase (version establishment républicain), jouait les agents de liaison officieux, tenait salon au Hans Egede – seul grand hôtel digne de ce nom dans cette minuscule capitale –, orchestrant la visite sur place de Donald Trump Jr., débarqué du jet privé paternel pour distribuer des casquettes MAGA à des Inuits médusés, pour amadouer des autochtones plutôt hostiles aux manœuvres américaines et peu emballés à l’idée de troquer les généreux subsides de Copenhague contre un drapeau étoilé. Le calendrier s’est étiré. Le vide pendant un an. Et voilà que ça repart.
Entre-temps, Tom Dans a changé de statut. Ce Texan aux racines françaises (il adore les évoquer) n’est plus cet émissaire informel des couloirs du Grand Nord, à la fois lobbyiste et idéologue proche des conservateurs de la Heritage Foundation, qui tâtait le terrain enneigé. En décembre, Trump l’a nommé à la tête de la Commission américaine de recherche arctique, une agence fédérale chargée de conseiller la Maison-Blanche et le Congrès sur la stratégie des États-Unis dans ce bout du monde glacé. Depuis, tout s’est accéléré.
Car pendant la majeure partie de l’année 2025, le Groenland était redevenu ce qu’il avait toujours été. Une sorte de marronnier trumpien, traité avec lassitude. Rarement pris au sérieux par les médias américains. Il y a encore deux semaines, l’idée d’une acquisition américaine semblait éclipsée par d’autres priorités : l’Ukraine, le Venezuela, l’immigration. Même à Washington, le dossier paraissait aussi gelé que les trottoirs de Nuuk.
Une réalité opérationnelle
Mais Trump a remis le Groenland au centre du jeu en en faisant un enjeu prioritaire de sécurité nationale, confirmant que des options concrètes d’acquisition étaient étudiées avec ou sans les Danois. À prendre ou à laisser. Contre de l’argent ou – éventuellement – par la force. Tom Dans s’est peut-être trompé de quelques mois, il ne s’était pas trompé de perspectives.
Au Groenland, Dans parlait comme si l’histoire était déjà écrite. « Le Groenland fait partie intégrante de l’Amérique du Nord. C’est notre frontière, notre océan », répétait-il. « Le statu quo est intenable », disait-il, convaincu que Washington ne pouvait pas longtemps laisser cette « porte d’entrée stratégique » hors de son contrôle direct. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient, selon lui, « sauvé » le Groenland, « installé des bases, protégé des convois, sécurisé les ressources ». « Les États-Unis sont les protecteurs du Groenland depuis plus de quatre-vingts ans », affirmait-il.
Les États-Unis sont les protecteurs du Groenland depuis plus de quatre-vingts ans
L’homme de Trump au Groenland parlait d’un « processus », d’un partenariat « gagnant-gagnant » avec cette île grande comme quatre fois la France et peuplée d’à peine 57 000 âmes. « L’indépendance a toujours été un idéal ici, mais on ne leur a jamais donné les moyens de l’exercer », glissait-il, dénonçant au passage la relation de dépendance entretenue par le Danemark. Il assurait que les craintes sociales (perdre les bénéfices de l’État-providence) seraient balayées par la promesse d’un enrichissement rapide : « Si on développe ne serait-ce qu’une fraction du potentiel du pays, ces gens deviendront très riches. »
Cette promesse d’enrichissement repose sur une double transformation déjà à l’œuvre : celle du sous-sol groenlandais et celle de son environnement. Le Groenland concentre des gisements largement inexploités de minerais dits critiques. Terres rares, lithium, graphite, tungstène : des matériaux indispensables aux industries de défense et aux technologies numériques. À cela s’ajoutent des réserves potentielles d’hydrocarbures offshore. Tout le monde sait, à Washington, que le Groenland n’est pas un Eldorado immédiat, mais un pari de long terme, à condition de disposer des capitaux, des infrastructures et de la sécurité nécessaires pour attirer les investissements. Pas étonnant qu’on croise autant d’hommes d’affaires américains à Nuuk. Parallèlement, le changement climatique redessine la carte des échanges. La fonte de la glace ouvre, saison après saison, des routes maritimes arctiques qui raccourcissent considérablement les distances entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce qui relevait hier de l’hypothèse scientifique devient une réalité opérationnelle. Le Groenland, situé au cœur de ces nouvelles voies, n’est plus, en effet, cette île périphérique en forme de cul-de-sac gelé.
Fatigue et division européenne
Outre-Atlantique, l’idée n’est pas nouvelle. L’Amérique de 2026 se réveille impérialiste : elle l’avait toujours été. Dès 1867, sous Andrew Johnson, dans le sillage de l’achat de l’Alaska, les États-Unis avaient envisagé d’acquérir le Groenland, y voyant déjà un avant-poste garant de leur sécurité continentale. Trump n’invente donc rien. Mais le retour des rivalités de puissance et l’ouverture de l’Arctique ont précipité son désir de conquête. Le Groenland est vu comme un maillon essentiel dans l’architecture de défense de l’hémisphère Nord, au service de la sécurité américaine et, plus largement, occidentale.
La Maison-Blanche aime dresser un bilan alarmant du déséquilibre qui s’est installé dans l’Arctique, non sans exemples frappants. Selon Dans, Moscou disposerait de plus de 60 brise-glace et d’une cinquantaine d’installations militaires dans la région, contre un seul brise-glace lourd américain. Les États-Unis ne disposent par ailleurs d’aucun port en eau profonde réellement opérationnel dans la zone.
Pression russe et menace chinoise
À cette pression russe s’ajoute une menace jugée plus diffuse : la Chine. Pékin s’est lui-même proclamé « nation arctique », une formule qui, à Washington, est perçue comme l’indice d’une ambition mondiale. La Chine avance par investissements successifs, cartographie le terrain, observe, et considère comme potentiellement accessible tout espace non sécurisé : fonds marins, routes maritimes, infrastructures spatiales.
Dans ce bras de fer, Trump parie sur la fatigue européenne. Sur sa division aussi. À ses yeux, l’Europe n’a ni l’unité ni l’envie de tenir sur un dossier pareil. Trop cher, trop loin, trop compliqué. Alors, le président sort son arsenal habituel : pression commerciale, droits de douane, menace économique. Le b.a.-ba trumpien. L’idée ? Faire grimper le prix du refus jusqu’à ce qu’il devienne intenable.
Le temps joue contre lui. Après les midterms de novembre, un Congrès redevenu démocrate bloquerait net toute embrouille, même de basse intensité, avec des alliés de l’Otan. Trump le sait. S’il veut son Groenland, c’est maintenant. Avant qu’un vent polaire ne lui claque la fenêtre arctique au nez.
Télécharger l’application Le Journal du Dimanche pour iPhone, iPad ou Android



















