La filière du lait infantile, pilier de la confiance sanitaire des familles, vacille une nouvelle fois.
Après Nestlé, c’est désormais Lactalis qui se retrouve entraîné dans une crise aux ramifications européennes.
Une contamination qui s’étend et fragilise la filière infantile
La crise sanitaire liée à la présence potentielle de céréulide dans des laits infantiles ne se limite plus à un acteur isolé. Mercredi, le groupe Lactalis a annoncé le rappel de six lots de lait infantile Picot, commercialisés en France et dans 18 pays, en raison d’un risque de contamination par cette toxine d’origine bactérienne.
La céréulide est une substance connue pour provoquer des diarrhées aiguës et des vomissements, en particulier chez les nourrissons, dont le système digestif reste extrêmement vulnérable. Lactalis précise que l’origine du problème ne se situe pas dans ses usines, mais dans un ingrédient clé : l’acide arachidonique (ARA), un oméga-6 indispensable au développement infantile.
Selon le groupe de Laval, la contamination proviendrait d’un fournisseur international unique, chargé de produire cet ingrédient stratégique. Une information immédiatement confirmée par la Direction générale de l’alimentation (DGAL), qui évoque un même fournisseur pour plusieurs industriels majeurs du secteur.
Cette donnée change l’ampleur du dossier : la crise ne concerne plus une marque, mais l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement européenne du lait infantile.
Un fournisseur unique, une alerte européenne encore évolutive
Les autorités sanitaires françaises reconnaissent que la situation reste évolutive. Une alerte coordonnée au niveau européen a été déclenchée afin d’identifier précisément quels fabricants ont utilisé l’ingrédient incriminé, et dans quelles proportions.
À ce stade, aucun autre industriel n’a officiellement lancé de rappel supplémentaire. Les groupes concernés, dont Nestlé et Lactalis, assurent qu’aucun lien direct n’a été établi entre la consommation de leurs produits et l’apparition de symptômes graves.
Toutefois, la prudence des autorités tranche avec la communication rassurante des industriels. Des investigations ont été ouvertes après le décès d’un nourrisson ayant consommé un lait infantile produit par Nestlé et rappelé dans le cadre de cette affaire. Là encore, aucun lien formel n’est établi, mais la gravité du contexte impose une transparence absolue.
Cette crise met surtout en lumière la dépendance stratégique de l’industrie européenne à un nombre très restreint de fournisseurs mondiaux, parfois situés hors de l’Union européenne, pour des ingrédients pourtant hautement réglementés.
Danone éclaboussé, les marchés s’affolent, Foodwatch contre-attaque
Par ricochet, l’affaire touche d’autres géants du secteur. Danone, connu pour ses marques Gallia et Aptamil, a bloqué par précaution un lot de produits Dumex, à la demande expresse des autorités sanitaires singapouriennes.
La réaction des marchés a été immédiate et brutale : le titre Danone a chuté de plus de 8 % à la Bourse de Paris, pénalisé par la crainte d’une extension de la contamination à des marques phares. Les analystes de Bernstein rappellent que la nutrition infantile représente environ 20 % de l’activité du groupe, ce qui explique la nervosité des investisseurs.
Sur le terrain médiatique et judiciaire, l’association Foodwatch a choisi l’offensive. Elle a annoncé le dépôt imminent d’une plainte contre X, visant à « faire la lumière » sur la gestion de cette crise par les industriels.
Foodwatch dénonce un manque de transparence manifeste, affirmant que l’information sur la contamination par la céréulide circulait depuis près de deux mois au niveau européen, après une notification des autorités italiennes. L’association accuse notamment Nestlé d’avoir procédé à des rappels progressifs, voire à des « retraits silencieux » dans certains pays, sans information claire des consommateurs.
Selon l’ONG, le fournisseur de l’acide arachidonique incriminé serait basé en Chine un point sensible dans un contexte où la souveraineté sanitaire et la traçabilité des chaînes d’approvisionnement sont devenues des enjeux politiques majeurs.
Une crise révélatrice des failles du modèle industriel européen
Au-delà des rappels et des communiqués, cette affaire pose une question centrale : comment des groupes mondiaux peuvent-ils dépendre d’un fournisseur unique pour un ingrédient aussi critique ? La réglementation européenne impose des normes strictes, mais leur application réelle semble mise à l’épreuve par la mondialisation des chaînes de production.
Foodwatch le rappelle sans détour : la rareté des fournisseurs ne dédouane en rien Nestlé, Lactalis ou Danone de leur responsabilité sanitaire, ni de leur obligation d’information loyale envers les autorités et les familles.
Dans un pays où la sécurité alimentaire constitue un socle de confiance nationale, cette crise du lait infantile agit comme un révélateur brutal. Elle interroge la capacité de l’Europe à protéger ses nourrissons, à contrôler ses importations sensibles et à imposer une transparence totale à des multinationales devenues incontournables.


















