Quand l’État donne le sentiment de reculer, les territoires d’outre-mer deviennent les premières lignes de fracture de la souveraineté française.
Après les îles Éparses, après Matthew et Hunter, une nouvelle alerte surgit à l’extrême nord de l’Atlantique.
Une alerte politique sur un projet technique aux lourdes conséquences
La mise en garde ne vient pas d’une opposante marginale, mais d’une élue d’expérience. La sénatrice Annick Girardin, ancienne ministre des Outre-mer, a adressé un courrier officiel au président Emmanuel Macron pour dénoncer un projet de transfert au Canada du contrôle d’une partie de l’espace aérien français au-dessus de Saint-Pierre-et-Miquelon.
Dans cette lettre, l’élue explique avoir appris « de manière fortuite » qu’une zone dite d’approche, située en dessous de 6 000 pieds (1 800 mètres), pourrait être confiée aux autorités canadiennes. L’argument avancé serait purement administratif et technique. Mais derrière cette justification se cache un enjeu autrement plus grave : l’exercice effectif de la souveraineté française.
Pour la sénatrice, un tel transfert serait « vécu localement comme un abandon manifeste ». Elle alerte sur le signal politique désastreux qu’enverrait une telle décision : celui d’un renoncement volontaire de la France à l’exercice plein de ses droits souverains sur un territoire français, aussi petit soit-il.
Saint-Pierre-et-Miquelon n’est pas un simple point sur une carte. C’est un archipel français d’environ 6 000 habitants, situé au large de Terre-Neuve, dont l’espace aérien est déjà enclavé dans celui du Canada. Jusqu’à présent, cette contrainte géographique n’a jamais remis en cause la souveraineté juridique et opérationnelle de la France.
Groenland, impérialismes et crédibilité stratégique française
Cette alerte ne surgit pas dans le vide. Elle intervient dans un contexte international extrêmement tendu, marqué par le retour assumé des rapports de force et des ambitions territoriales. La sénatrice le souligne sans détour : comment défendre l’influence diplomatique de la France si elle n’est plus capable de protéger ses propres territoires ?
La référence au Groenland n’est pas anodine. Les déclarations répétées de Donald Trump sur ce territoire autonome danois ont rappelé au monde que la souveraineté n’est jamais définitivement acquise. Elle se défend, s’exerce et se démontre.
Dans ce contexte, Saint-Pierre-et-Miquelon occupe une position stratégique singulière. L’archipel est un PTOM (pays et territoire d’outre-mer), au même titre que la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie française. Ces territoires sont constitutionnellement liés à la France sans faire partie intégrante de l’Union européenne, mais constituent pourtant des avant-postes géopolitiques majeurs.
Annick Girardin rappelle une évidence trop souvent oubliée :
jamais la souveraineté française dans le bassin nord-américain n’a été remise en cause.
Jusqu’à aujourd’hui. Car déléguer le contrôle opérationnel d’une partie de l’espace aérien, même à basse altitude, revient à affaiblir la crédibilité stratégique de la France à l’heure où les grandes puissances testent les lignes rouges.
« On ne sous-traite pas sa souveraineté » : un principe républicain bafoué
La formule est cinglante, mais elle résume l’essentiel : on ne sous-traite pas sa souveraineté. Le contrôle de l’espace aérien n’est pas un service logistique interchangeable. Il constitue un attribut fondamental de l’État, au même titre que le contrôle des frontières ou la défense nationale.
Aujourd’hui, l’espace aérien de Saint-Pierre-et-Miquelon est géré par le service local de l’aviation civile française, en coordination avec le centre canadien de Gander pour les flux régionaux. Cette coopération technique existe déjà, sans que la France n’abandonne la maîtrise juridique de son ciel.
Le projet évoqué va plus loin. Il franchit une ligne politique. Confier officiellement à un État étranger le contrôle d’une zone aérienne française, même limitée, revient à institutionnaliser le recul, à accepter l’idée que la souveraineté peut être fractionnée, négociée, externalisée.
Dans une Ve République dont le président est constitutionnellement garant de l’intégrité du territoire et de l’indépendance nationale, ce choix interroge. Dix années de macronisme ont déjà été marquées par des ambiguïtés sur la question souveraine, qu’il s’agisse des frontières, de l’énergie ou des industries stratégiques. Les outre-mer ne peuvent devenir les variables d’ajustement de cette doctrine.
Face au retour des impérialismes, la sénatrice propose une alternative claire : un accord international de coopération associant la France, le Danemark et le Groenland, incluant pleinement Saint-Pierre-et-Miquelon comme territoire européen subarctique à l’entrée de la route de l’Arctique. Une approche fondée sur la coopération, sans abdication.
L’enjeu dépasse largement un simple dossier aérien. Il touche à la cohérence de la parole française, à la solidité de son modèle républicain et à la capacité de l’État à assumer pleinement ses responsabilités sur l’ensemble de son territoire, des tropiques à l’Atlantique Nord. Quand la souveraineté recule par petites touches, l’Histoire montre qu’elle ne s’arrête jamais d’elle-même.

















