Il aura fallu du temps. Mais la France comble enfin un angle mort stratégique que les conflits récents ont brutalement révélé.
Une commande inédite qui marque un tournant doctrinal
Sept mois après leur présentation au salon du Bourget, les drones suicides français passent enfin du concept à la commande ferme. Le 30 décembre 2025, la Direction générale de l’armement a officiellement notifié l’achat d’un premier lot de munitions télé-opérées à longue portée au groupement formé par MBDA et l’entreprise française Aviation Design, basée à Milly-la-Forêt, dans l’Essonne.
C’est une première. Jamais la France n’avait commandé de munitions télé-opérées capables de frapper au-delà de 500 kilomètres, à une vitesse annoncée de 400 km/h. Une rupture capacitaire assumée, après des années d’hésitations politiques et doctrinales sur ce type d’armement.
Le calendrier est désormais posé : livraison du premier lot prévue à la mi-2027 pour les forces armées. Un délai court au regard des standards habituels de l’armement, révélateur d’une prise de conscience stratégique tardive mais réelle.
Un « Shahed français » pensé pour la masse et la saturation
L’expression avait fait réagir au Bourget. Elle est désormais revendiquée. « Une sorte de Shahed français », expliquait alors Stéphane Reb, directeur des programmes chez MBDA. L’objectif est clair : produire en masse, vite, et à coût maîtrisé.
Le concept retenu repose sur une aile volante propulsée par turboréacteur, intégrant une charge militaire de 40 kilogrammes. Un système volontairement simplifié, pensé dès l’origine pour une production industrielle intensive, avec un objectif affiché de 1 000 appareils par mois.
Ces munitions télé-opérées s’appuient sur des technologies duales issues du drone civil, couplées à une tête militaire dédiée. Une logique pragmatique, loin des programmes lourds et coûteux, qui tranche avec certaines dérives technocratiques passées.
La DGA a fait le choix d’une expression de besoin volontairement ouverte, avec un nombre d’exigences limité. Un parti pris assumé pour favoriser l’innovation, réduire les coûts et accélérer les délais. La compétition industrielle, conduite en moins de six mois, incluait même une phase d’essais précontractuels.
Une arme adaptée aux conflits modernes et aux menaces réelles
La portée de plus de 500 kilomètres ouvre un nouveau champ tactique pour les forces françaises. Ces munitions permettront de frapper dans la profondeur, visant postes de commandement, nœuds logistiques ou infrastructures critiques, sans exposer directement des aéronefs pilotés.
Autre atout majeur : leur capacité à évoluer dans un environnement électromagnétique brouillé. Un point décisif à l’heure où la guerre électronique est devenue centrale sur les champs de bataille contemporains.
L’emploi en salves multiples vise également un objectif clair : saturer et épuiser les défenses antiaériennes adverses. Une logique désormais incontournable, largement observée en Ukraine et au Moyen-Orient, mais longtemps ignorée dans la planification française.
Ce programme s’inscrit pleinement dans le cadre du Pacte drones aériens de défense, signé le 17 juin 2024. Un dispositif conçu pour aligner les besoins opérationnels des armées avec les capacités industrielles nationales, et sortir enfin de la dépendance stratégique.
Une prise de conscience tardive, mais indispensable
Pendant des années, la France a regardé ce type d’armement avec méfiance, parfois avec condescendance. Les conflits récents ont balayé ces postures idéologiques. La munition télé-opérée longue portée est devenue un outil central de la guerre moderne, qu’on le veuille ou non.
Avec cette commande, Paris envoie un signal clair : la souveraineté militaire passe aussi par la capacité à produire simple, vite et en grand nombre. Loin des discours, place à l’efficacité opérationnelle.
Il aura fallu du temps. Mais le « Shahed à la française » est désormais sur les rails. Et il pourrait bien rebattre les cartes de la dissuasion tactique européenne.


















