Ils sont toujours plus nombreux à pousser les portes des amphithéâtres.
Mais ceux qui sont censés leur transmettre le savoir, eux, s’apprêtent à partir massivement.
Une vague étudiante sans précédent depuis vingt ans
La France universitaire a franchi un seuil symbolique. En 2024-2025, plus de 3 millions d’étudiants sont inscrits dans l’enseignement supérieur, précisément 3 012 800, selon les notes d’information publiées par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en décembre 2025. En un an, ce sont 41 100 étudiants supplémentaires, soit +1,4 %, et +7,3 % sur cinq ans.
Cette dynamique n’est ni marginale ni conjoncturelle. Depuis 2020, les effectifs ont augmenté de 205 800 étudiants, à un rythme moyen de +1,5 % par an. Une pression continue et structurelle, qui s’exerce sur un système déjà fragilisé par des années de sous-investissement et de réformes inachevées.
Certaines filières tirent clairement la croissance. Les écoles de commerce, de gestion et de vente connaissent une envolée spectaculaire avec +3,1 % en un an et surtout +103,3 % en dix ans, pour atteindre 258 100 étudiants. Les classes préparatoires aux grandes écoles repartent également à la hausse avec 86 900 inscrits, dont 62,1 % en filière scientifique, confirmant l’appétence pour les parcours d’excellence.
À l’université, cœur du service public, la progression est plus modérée mais continue : +1,6 %, soit 1 631 500 étudiants, portée par l’afflux de néo-bacheliers et l’allongement des études en IUT. À l’inverse, les sections de technicien supérieur marquent le pas (-1 % en un an), malgré une explosion sur dix ans grâce à l’apprentissage (+219,9 %).
Des enseignants titulaires en voie de raréfaction
Face à cette massification étudiante, les moyens humains ne suivent pas. Fin 2024, les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP) comptent 68 060 enseignants titulaires en activité. Parmi eux, 57 580 enseignants-chercheurs et 12 640 enseignants du second degré sur postes spécifiques (ESAS).
Ces derniers représentent 19 % des titulaires, mais assurent 31 % des heures d’enseignement obligatoires. Un chiffre révélateur : sans ces enseignants, souvent affectés en lettres, sciences humaines et sciences économiques-AES, le système ne tient tout simplement pas.
Or, la pyramide des âges est implacable. Après une baisse artificielle des départs entre 2017 et 2020 (-10 %), puis une hausse brutale en 2021-2022 (+20 %), les départs ont de nouveau reculé en 2023-2024 sous l’effet mécanique de la réforme des retraites de 2023, repoussant l’âge d’ouverture des droits.
Mais cette parenthèse est refermée. La suspension de la réforme en décembre 2025 change radicalement la trajectoire. Entre 2024 et 2035, les départs en retraite devraient bondir de 67 % pour les ESAS et de 78 % pour les enseignants-chercheurs, sous l’effet du seul vieillissement démographique. Une vague massive, inéluctable, documentée noir sur blanc par le ministère.
Sciences et AES : le choc frontal entre besoins et réalité
Toutes les disciplines ne seront pas touchées de la même manière. Les sciences et les sciences économiques-AES concentreront l’essentiel du choc. Paradoxalement, ce sont aussi celles où la demande étudiante continue de progresser, même modestement (+0,3 % par an en sciences).
Résultat : les besoins de recrutements explosent. Pour les sciences, ils seraient multipliés par 1,91 par rapport à la période 2018-2024, et par 1,64 par rapport à 2023-2024. Autrement dit, même en maintenant les capacités actuelles, l’État devra presque doubler le rythme des recrutements simplement pour éviter l’effondrement.
Or, le système français reste marqué par des carrières peu attractives, des rémunérations inférieures aux standards internationaux et une précarisation croissante des jeunes docteurs. À force de repousser les décisions structurantes, la France prend le risque d’un décrochage académique durable, au moment même où la compétition mondiale pour les talents s’intensifie.
L’enseignement supérieur français est donc à un tournant. Plus d’étudiants, moins d’enseignants, et un État sommé de choisir entre l’affichage budgétaire et la réalité des amphithéâtres. Les chiffres sont là, officiels, incontestables. Reste à savoir si le pouvoir politique acceptera enfin d’en tirer les conséquences.


















