Ils pensaient que la langue française s’était imposée naturellement, par la seule force de son génie.
En réalité, elle est aussi le fruit d’une volonté politique assumée, au service de l’État et de la nation.
1635 : quand l’État décide de prendre la langue au sérieux
Le 29 janvier 1635, le cardinal de Richelieu signe les lettres patentes fondant l’Académie française. Ce geste n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans une vision politique claire : unifier le royaume par la langue, au même titre que par les lois, l’administration et l’armée.
Le nom même d’« Académie » renvoie au jardin d’Akademos, à Athènes, où Platon enseignait. Sous la Renaissance, ce terme désigne déjà des sociétés savantes vouées aux lettres et aux sciences. Richelieu reprend cette tradition, mais lui donne une portée nationale et institutionnelle inédite.
À l’origine, l’Académie naît d’un cercle informel d’érudits qui se réunissent chaque semaine chez Valentin Conrart, secrétaire du roi Louis XIII. Richelieu, fin stratège, comprend rapidement l’intérêt d’attacher ces hommes de lettres à la monarchie. Il leur offre protection, reconnaissance et cadre officiel, tout en les plaçant au service de l’État.
Dès ses statuts, la mission est limpide. L’article XXIV précise que « la principale fonction de l’Académie sera de travailler (…) à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». La langue n’est plus un simple outil : elle devient un instrument de puissance et de cohésion nationale.
Le Dictionnaire : normaliser pour unir et rayonner
Au cœur du projet académique figure le Dictionnaire de la langue française. Valentin Conrart, premier secrétaire perpétuel, entérine la tenue de réunions hebdomadaires consacrées à ce travail de fond. L’objectif n’est pas de compiler tous les mots possibles, mais de fixer le bon usage, en distinguant le correct de l’approximatif, le durable de l’éphémère.
L’Académie fait un choix clair : son dictionnaire sera un dictionnaire de mots, non de choses. Il informe sur l’orthographe, la grammaire, les significations, les niveaux de langue et les usages syntaxiques. Les mots trop régionaux, trop populaires ou jugés offensants sont écartés. Il s’agit de forger une langue commune, claire et partagée, accessible au plus grand nombre.
La première édition paraît en 1694, après des décennies de travail. Elle comprend environ 18 000 mots et pose les bases de l’orthographe moderne : distinction du i et du j, du u et du v, suppression de consonnes inutiles, apparition progressive des accents. L’Académie ne rompt pas brutalement avec l’étymologie, mais engage une simplification raisonnée, fidèle à l’usage réel.
Ce travail se poursuit au fil des siècles. Huit éditions verront le jour, jusqu’à la neuvième, achevée en 2024 avec la publication du dernier tome, de R à Zzzz !. Près de 53 000 mots y figurent désormais, intégrant les évolutions scientifiques, techniques et culturelles, tout en maintenant l’exigence du bon usage.
Une institution nationale, entre continuité, critiques et héritage
L’Académie française traverse les régimes sans renier sa vocation. Supprimée en 1793 par la Convention, elle est rétablie par Napoléon Bonaparte, puis confirmée sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Depuis 1805, elle siège sous la Coupole de l’Institut de France, au collège des Quatre-Nations.
Ses membres, cooptés et élus à vie, incarnent la diversité du génie français : écrivains, savants, hommes politiques, religieux, journalistes. De Corneille à Racine, de Chateaubriand à Victor Hugo, de Pasteur à Bergson, l’Académie a accueilli des figures majeures de l’histoire intellectuelle nationale.
Elle a su s’ouvrir aux évolutions de la société tout en restant fidèle à sa mission fondatrice. L’élection de Léopold Sédar Senghor en 1983 symbolise cette dimension francophone et universelle, sans renoncer à l’ancrage français.
Certes, l’Académie est parfois moquée pour la lenteur de ses travaux ou son apparente distance avec les usages contemporains. Mais cette prudence fait partie de son ADN. Elle n’a jamais prétendu suivre toutes les modes linguistiques. Elle assume un rôle de gardienne, rappelant qu’une langue est un héritage collectif, non un terrain d’expérimentation idéologique.
Trois siècles après Richelieu, l’Académie demeure le symbole d’un choix politique fort : considérer que la langue structure la nation, qu’elle mérite protection, exigence et transmission. À l’heure de la fragmentation culturelle et du relativisme linguistique, cette vision, née en 1635, conserve une actualité brûlante.


















