Quand une monarchie solide vacille, c’est tout un ordre politique qui se recompose.
Le 1er février 1328 marque une rupture majeure dans l’histoire de France, aux conséquences durables pour la souveraineté nationale.
Une succession verrouillée : le refus catégorique de la transmission par les femmes
La situation n’est pas totalement nouvelle. Onze ans plus tôt, après la mort de Louis X le Hutin et de son fils Jean Ier le Posthume, la question de la succession féminine avait déjà été tranchée. À l’époque, comme en 1328, la réponse fut nette : les femmes ne peuvent accéder au trône de France.
Ce refus n’est ni idéologique ni improvisé. Il repose sur une conviction largement partagée par la noblesse et les juristes médiévaux : la couronne de France est un bien politique, indissociable de la fonction militaire et de l’autorité souveraine. Dans un royaume constamment menacé, la stabilité prime sur toute autre considération.
Ainsi, malgré l’absence d’héritier mâle direct, les filles de Charles IV sont écartées sans véritable débat public. La monarchie française fait le choix de la continuité politique plutôt que de l’innovation dynastique. Un choix assumé, cohérent avec les décisions précédentes et largement accepté par les élites du royaume.
Ce verrouillage de la succession féminine va pourtant nourrir, à long terme, de profondes contestations, notamment venues de l’étranger.
L’élection du roi : Philippe de Valois, un choix politique avant tout
Privés d’héritier direct, les Grands du royaume doivent trancher. Ils renouent alors avec un rite ancien : l’élection du roi, pratique courante aux débuts de la féodalité mais tombée en désuétude depuis Philippe Auguste, lorsque la transmission héréditaire s’était imposée comme norme.
Trois prétendants principaux émergent :
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Philippe de Valois, régent en exercice, cousin des derniers rois capétiens, descendant direct de Philippe III le Hardi ;
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Édouard III d’Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France ;
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Philippe d’Évreux, époux de Jeanne de Navarre, fille de Louis X, qui renonce rapidement à faire valoir ses droits.
Après de longues délibérations à Vincennes, la décision tombe le 8 avril 1328. La couronne est confiée à Philippe de Valois, principalement pour une raison simple et déterminante : il n’est ni Anglais ni Navarrais. Un critère fondamental à une époque où la souveraineté du royaume est non négociable.
Philippe devient Philippe VI, premier roi de la dynastie des Valois. Il est sacré à Reims le 29 mai 1328, dans le respect du rituel capétien, afin d’affirmer la légitimité de son règne.
La « loi salique » : une justification juridique a posteriori
Face aux contestations ultérieures, notamment anglaises, les juristes français cherchent à consolider juridiquement l’élection de Philippe VI. C’est dans ce contexte qu’émerge la référence à une prétendue « loi salique », censée interdire toute transmission de la couronne par les femmes.
En réalité, aucun texte médiéval ne prévoit explicitement une telle règle pour la succession royale. Les juristes s’appuient sur un ancien passage du droit privé franc évoquant que « femme ne peut servir de pont et de planche », une formule sans rapport direct avec la monarchie.
Mais peu importe. Cette construction juridique remplit parfaitement son rôle politique : elle sacralise l’exclusion des femmes du trône et renforce l’idée d’une continuité institutionnelle française, indépendante des influences étrangères.
Sur le moment, Édouard III accepte sa mise à l’écart. Le 6 juin 1329, à Amiens, il rend hommage à Philippe VI pour la Guyenne, reconnaissant officiellement son autorité.
Des rivalités personnelles à la guerre de Cent Ans
L’apaisement ne durera pas. Moins de dix ans plus tard, Édouard III se rétracte et revendique la couronne de France. La crise de 1328 devient alors le point de départ d’un conflit majeur entre deux royaumes rivaux.
Les tensions sont aussi personnelles. La mère d’Édouard, Isabelle de France, surnommée la « Louve de France », a joué un rôle central dans la chute de son mari, Édouard II, roi d’Angleterre. Manipulé, humilié et militairement affaibli, celui-ci est renversé en 1326 puis exécuté.
Isabelle gouverne un temps avec son amant Roger Mortimer, avant que son fils ne reprenne le pouvoir en 1330. Édouard III s’impose rapidement comme un souverain énergique, déterminé à restaurer la puissance anglaise, y compris sur le continent.
Les historiens du XIXe siècle qualifieront ce long affrontement, ponctué de trêves et de batailles, de guerre de Cent Ans. Un conflit né d’une succession mal acceptée, mais surtout d’un refus clair et assumé de la France de voir sa couronne passer sous influence étrangère.
En 1328, la monarchie française fait un choix décisif. En privilégiant la souveraineté nationale, la stabilité dynastique et l’indépendance politique, elle pose les bases d’un affrontement historique. Un choix lourd de conséquences, mais fidèle à une certaine idée de la France.


















