Alors que l’avocat d’Abdelhakim Sefrioui met en cause la mémoire de Samuel Paty, Sophie Audugé dénonce l’absence de réaction du sommet de l’État. Dans une tribune, elle fustige des décennies de renoncements et appelle à réhabiliter l’enseignant.

Samuel Paty est mort d’avoir enseigné la liberté d’expression comme l’école lui a demandé de le faire. Aujourd’hui, ceux qui ont conduit à sa décapitation viennent cracher sur sa tombe. Sans réaction de l’Éducation nationale ni des syndicats enseignants. Comment expliquer une telle trahison ? Des décennies de renoncements ont ouvert une ère de soumission. L’école est devenue « à la carte ». Les valeurs qu’elle porte aussi. L’humanisme universaliste a été remplacé par l’individu sensible. L’enjeu n’est plus de transmettre des savoirs, mais de ne pas discriminer. Enseigner sans choquer. Anticiper les ressentis. Instruire sous le dogme de l’inclusivité et le culte de la victimisation.
Samuel Paty a transmis le sens des mots liberté et laïcité
Samuel Paty a été pris en tenaille par ces injonctions contradictoires. Enseigner la liberté d’expression et le droit au blasphème à tous les élèves, y compris à ceux dont la religion l’interdit et le condamne avec une sévérité absolue. Équation insoluble. Sauf à s’autocensurer. Se soumettre à une religion incompatible avec la sécularité de l’École française. Samuel Paty a cru en la supériorité des valeurs de la République. Il a suivi le programme. Les consignes. Les ressources pédagogiques proposées. Soucieux de ne pas mettre ses élèves en conflit de loyauté envers leurs parents ou leur foi, il a proposé à ceux qui pouvaient être gênés de sortir ou de se retourner. Si l’exemplarité consiste à faire ce que le devoir exige dans le respect des personnes, Samuel Paty a agi en professeur exemplaire. Pourtant, au moment des faits, une partie de ses collègues et de sa hiérarchie l’a abandonné. Ils avaient déjà renoncé. Samuel Paty a vécu dix jours d’angoisse. Seul. Un marteau dans son sac à dos. Avant d’être décapité, le 16 octobre 2020, à 17 heures, aux abords de son collège, après avoir été désigné par des élèves pour quelques centaines d’euros.
Qui, à l’époque, a eu le courage de prononcer cette phrase simple : « Samuel Paty a agi en professeur exemplaire » ? Ni le ministre de l’Éducation nationale, ni le président de la République. Faut-il le regretter aujourd’hui ? Sans doute. Il y a eu les hommages. Les commémorations, régulièrement perturbées. Une Légion d’honneur posthume. Bientôt la panthéonisation. Célébrer la mort plutôt que la regarder en face. C’est pourtant ce à quoi nous obligent les récentes déclarations de Maître Francis Vuillemin, l’avocat d’Abdelhakim Sefrioui, condamné en première instance, dont le procès en appel vient de s’ouvrir. Il déclare le professeur coupable d’un tabou français, la discrimination des musulmans. Le hasard du calendrier a voulu que, quelques jours plus tôt, une résolution visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes soit adoptée à l’Assemblée nationale. Cent une voix émanant de la gauche de l’hémicycle ont pourtant voté contre. Une posture politique soutenue par une frange de l’opinion publique. Dont Maître Francis Vuillemin a su tirer parti pour porter atteinte publiquement à l’intégrité morale de Samuel Paty. Décapité en pleine rue, celui dont l’avocat dit qu’il « avait l’air d’être un brave type » ne serait pas blanc-blanc dans l’affaire ; il l’aurait, en somme, un peu cherché. Acmé de l’ignominie. Impossible de ne pas penser à Samuel Paty, à son fils orphelin, à ses sœurs, à ses parents, à ses amis, à ses collègues.
Que répondre, si ce n’est que Samuel Paty a transmis, avec la foi d’un hussard de l’école publique, le sens des mots liberté et laïcité. Il l’a fait, littéralement, en saignant. A-t-il eu tort de croire avec force aux valeurs de la République ? La réponse n’est pas dans une salle d’audience, mais au sommet de l’État. Monsieur le président, il est temps de prononcer ces mots simples : « Samuel Paty a agi en professeur exemplaire. Il a conduit son enseignement dans le respect des règles de sécularité que l’État lui a fixées. Il est mort d’avoir enseigné les valeurs de la France. »

Sophie Audugé. © DR
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