À l’heure où l’Occident doute de ses racines, certaines nations assument pleinement leur mythe fondateur.
Le Japon, lui, ne s’excuse pas de son histoire : il la revendique, la célèbre et la transmet.
Aux origines sacrées de l’Empire du Soleil levant
Selon la tradition japonaise, le Japon aurait été fondé le 11 février de l’an 660 avant notre ère par Jinmu Tennō, premier empereur du pays.
Un souverain pas comme les autres : il est présenté comme un descendant direct de la déesse du Soleil, Amaterasu, figure centrale du panthéon shintō.
Cette origine n’est pas une légende populaire tardive, mais un récit structurant, consigné dans deux textes majeurs du VIIIᵉ siècle : le Kojiki et le Nihon shoki. Ces chroniques, commandées par le pouvoir impérial, visent à ancrer la légitimité politique dans une filiation divine.
Les récits racontent la genèse du monde japonais : Izanagi et Izanami donnent naissance à l’archipel nippon et aux kami, esprits qui peuplent la nature.
Après la mort d’Izanami, Amaterasu naît de l’œil droit d’Izanagi, devenant la source de lumière, d’ordre et de prospérité.
L’épisode fondateur de la caverne illustre déjà une vision politique : lorsque la déesse se retire, le monde plonge dans le chaos ; lorsqu’elle réapparaît, l’harmonie revient.
Le miroir sacré, dans lequel Amaterasu contemple son propre reflet, symbolise l’autorité légitime, reflet de l’ordre cosmique.
De cette lignée divine naît finalement Jinmu Tennō, humain d’essence sacrée, conquérant du Yamato et fondateur de la dynastie impériale la plus ancienne encore existante.
Le shintoïsme : socle religieux et matrice nationale
Le shintō, littéralement « la voie des esprits » (kami no michi), constitue le cœur spirituel du Japon.
Il ne s’agit pas d’une religion dogmatique, mais d’un rapport organique au monde, fondé sur la continuité entre les vivants, la nature et les ancêtres.
Les kami résident dans les montagnes, les rivières, les forêts et les rochers.
Ils ne sont pas abstraits : ils circulent, influencent, protègent ou sanctionnent.
Le sanctuaire d’Ise, dédié à Amaterasu, incarne cette centralité. Reconstruit rituellement tous les vingt ans, il rappelle que la tradition japonaise n’est pas figée, mais transmise par le geste, la répétition et le respect.
Comme le souligne l’historien Odon Vallet, le Japon demeure un cas unique parmi les grandes nations, où la religion principale reste profondément liée à une vision animiste structurée.
Mais, à la différence de l’animisme strict, le shintō ne sacralise pas l’objet : il reconnaît une présence spirituelle mobile, insaisissable, supérieure.
Cette conception explique la persistance des rites shintō dans la vie moderne : bénédictions de chantiers, cérémonies de naissance, mariages.
Le Japon n’a jamais rompu avec son passé : il l’a intégré au progrès.
Du mythe fondateur à la fête nationale du 11 février
Dès le VIIᵉ siècle, la cour du Yamato cherche à fixer une date fondatrice. En s’appuyant sur le calendrier chinois, l’intronisation mythique de Jinmu est placée en 660 av. J.-C., premier jour du premier mois.
À l’ère Meiji, ce récit devient un outil politique assumé. En 1872, l’empereur Meiji officialise le 11 février comme fête nationale, sous le nom de Kigensetsu, afin de renforcer l’unité nationale et la fidélité à la dynastie impériale.
La date prend encore plus de force en 1889, lorsque la Constitution de Meiji est promulguée ce même jour.
Le message est clair : le Japon moderne s’inscrit dans une continuité impériale millénaire.
Après 1945, les forces d’occupation américaines abolissent la fête, jugée trop liée au nationalisme et au militarisme.
Mais le Japon ne renonce pas à son histoire.
En 1966, la fête est rétablie sous le nom de Kenkoku Kinen no Hi, « Jour de commémoration de la fondation du pays ».
La loi précise son objectif : « entretenir l’amour du pays en se souvenant de sa fondation ».
Chaque 11 février, le Japon affirme ainsi une vérité simple : une nation solide est une nation qui connaît, assume et honore ses origines, sans repentance ni effacement.


















