Quand la République vacille sur le terrain, ce ne sont pas les discours qui protègent les Français, mais les brigades.
Encore faut-il que le maillage territorial de la gendarmerie soit à la hauteur des défis.
Un maillage historique fragilisé par vingt ans de décisions technocratiques
Le 5 février dernier, la Cour des comptes a rendu public un rapport au titre sans ambiguïté : « Le modèle territorial de la gendarmerie nationale : l’urgence d’une adaptation ».
Un constat sévère, fondé sur l’examen des exercices 2003 à 2025.
Aujourd’hui, près des deux tiers des 102 400 gendarmes en activité sont affectés au réseau territorial.
Ce réseau repose principalement sur 2 950 brigades, maillon essentiel de la sécurité publique en zone rurale et périurbaine.
Historiquement structuré autour du canton, le maillage de la gendarmerie a pourtant été profondément transformé depuis le début des années 2000.
La loi d’orientation pour la sécurité intérieure de 2002 a lancé les communautés de brigades (COB), mutualisant plusieurs petites unités sous un commandement unique.
Puis est venue la directive européenne de 2003 sur le temps de travail, appliquée à partir de 2016, réduisant mécaniquement la disponibilité opérationnelle.
La révision générale des politiques publiques (RGPP), entre 2007 et 2012, a ensuite conduit à la dissolution de nombreuses brigades.
Résultat : depuis 2010, le nombre de brigades est passé de 3 330 à environ 2 955 en métropole.
Ces dissolutions ont principalement concerné les plus petites unités.
Dans le même temps, les effectifs centraux ont progressé plus vite que ceux affectés sur le terrain, une évolution que la Cour met clairement en lumière.
Les brigades, cœur du contact avec les Français, ont vu leurs moyens stagner, tandis que la population en zone gendarmerie augmentait fortement.
La zone de compétence de la gendarmerie couvre aujourd’hui 95 % du territoire national et plus de 34 millions d’habitants.
Or la croissance démographique, notamment dans les ceintures périurbaines, a été particulièrement dynamique.
La Cour observe ainsi une baisse du ratio de gendarmes par habitant d’environ 10 % en vingt ans.
Dans le même temps, les faits constatés ont progressé de 45 % depuis 2010.
Violences intrafamiliales, infractions liées aux stupéfiants, délinquance numérique : la typologie des infractions évolue et pèse sur l’activité judiciaire.
Le modèle territorial, conçu pour un autre contexte, est désormais sous tension.
Des brigades sous-dimensionnées face à une délinquance en mutation
La taille moyenne des brigades a légèrement augmenté, passant d’environ 10 à 11 gendarmes.
Mais cette moyenne masque une réalité préoccupante.
Selon la Cour des comptes, 10 % des brigades ne disposent pas de l’effectif minimal pour fonctionner correctement.
Près d’un quart des brigades de proximité comptent moins de six gendarmes.
Conséquences concrètes : des difficultés à assurer des patrouilles de nuit, des retards dans le traitement judiciaire, des horaires d’ouverture au public parfois réduits à moins de dix heures par semaine.
Dans certaines régions, les postes vacants atteignent des niveaux significatifs. En 2024, 6,1 % des postes autorisés dans les groupements n’étaient pas pourvus.
Ce déficit représente plusieurs milliers de sous-officiers manquants. Certaines brigades accusent un écart de plus d’un quart entre l’effectif théorique et l’effectif réel.
La Cour pointe également une crise d’attractivité des petites unités rurales. La concurrence d’autres services, notamment les pelotons de surveillance et d’intervention (PSIG), accentue les départs.
En parallèle, le parc immobilier pèse lourdement sur le budget. Plus de 700 millions d’euros sont consacrés chaque année aux dépenses immobilières, dont une part importante en loyers.
Un parc parfois dégradé nuit à l’attractivité et à la fidélisation des effectifs.
Plus une brigade est petite, plus sa capacité opérationnelle est fragile, souligne le rapport. Les unités les plus importantes affichent de meilleurs résultats en matière d’élucidation et de présence nocturne.
Autrement dit, la dispersion des moyens affaiblit l’efficacité globale, un constat de bon sens que la Cour formalise noir sur blanc.
239 nouvelles brigades : solution ou erreur stratégique ?
La loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur de 2023 (LOPMI) prévoit la création de 239 nouvelles brigades, avec un objectif affiché de renforcement de la proximité.
Mais la Cour des comptes émet de sérieuses réserves. Elle estime que ces créations risquent de disperser encore davantage les ressources.
Certaines nouvelles brigades ont été implantées dans des départements où les ratios de gendarmes par habitant sont déjà élevés. D’autres sont situées à quelques minutes seulement d’unités existantes.
Dans un contexte de schéma d’emploi nul en 2025, la marge budgétaire est limitée. La Cour recommande donc de suspendre les nouvelles créations fixes.
Elle préconise de redéployer les effectifs vers les territoires les plus en tension et d’augmenter la taille des brigades existantes plutôt que de multiplier les petites unités.
Autre priorité : moderniser les modes de contact. La stratégie « multicanal » doit compléter l’accueil physique.
La Brigade numérique traite environ 200 000 échanges par an. Mais la dématérialisation complète de la plainte reste inachevée.
La visioplainte, encore au stade expérimental, doit être déployée. Le contact « hors les murs » (PAGES, Gend’Trucks) reste marginal à l’échelle nationale.
La Cour fixe un cap clair : rééquilibrer les effectifs, supprimer les brigades trop petites, renforcer l’encadrement en zone périurbaine, accélérer la transformation numérique.
La sécurité des Français ne peut reposer sur un modèle figé alors que la délinquance évolue et que la démographie se transforme.
Ce rapport ne relève ni du fantasme ni du commentaire politique. Il s’appuie sur des données chiffrées, contradictoires et collégialement délibérées.
L’enjeu n’est pas idéologique. Il est opérationnel.
La gendarmerie nationale demeure l’un des piliers de l’autorité de l’État. Encore faut-il que ses brigades disposent des moyens nécessaires.
Adapter le maillage territorial n’est pas un luxe. C’est une exigence républicaine.
Dans un pays où 95 % du territoire relève de la zone gendarmerie, la proximité n’est pas un slogan. C’est une mission.


















