Pendant près de soixante ans, un homme aurait agi dans l’ombre, profitant de la confiance des familles et des institutions.
Aujourd’hui, la justice française lance un appel solennel : briser enfin le silence.
Une enquête hors norme ouverte à Grenoble
Âgé de 79 ans, Jacques Leveugle est aujourd’hui mis en examen pour viols et agressions sexuelles aggravés sur mineurs, notamment de moins de 15 ans.
Selon le parquet de Grenoble, les faits présumés s’étendraient de 1967 à 2022.
Mardi 10 février, lors d’une conférence de presse, le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux, accompagné de la gendarmerie, a lancé un appel à témoins national et international.
Objectif : retrouver d’éventuelles victimes supplémentaires.
À ce stade, environ 150 personnes ont été entendues. Sur les 89 victimes recensées dans les écrits du mis en cause, une quarantaine ont été identifiées.
Le colonel Serge Procédès, commandant de la Section de recherches de Grenoble, a décrit un « cas d’école de sérialité », évoquant une mécanique méthodique et durable.
Ce qui a déclenché l’affaire remonte à octobre 2023, en Isère. Un proche, nourrissant des soupçons, découvre des documents personnels.
Parmi eux figuraient des « mémoires » rédigées par Jacques Leveugle lui-même, détaillant de multiples relations avec des garçons mineurs âgés de 13 à 17 ans.
Placé en garde à vue, la personne mise en cause a reconnu que ces écrits correspondaient à la réalité.
Il a été placé en détention provisoire.
Les faits présumés se seraient produits dans dix pays, dont la France, le Maroc, les Philippines, l’Inde, l’Allemagne, la Suisse, l’Algérie, le Niger, la Colombie et la Nouvelle-Calédonie.
Le volet calédonien : Maré au cœur des investigations
En Nouvelle-Calédonie, les faits évoqués concernent la période 1983- 1985.
Jacques Leveugle exerçait alors comme professeur vacataire d’anglais et de français au collège privé de Taremen, à Maré, dans la tribu de Tuo.
Le parquet de Nouméa a précisé ne pas être saisi du dossier principal, la compétence relevant du parquet de Grenoble.
Cependant, le volet calédonien est traité par la Section de recherches de la gendarmerie de Nouméa.
Le procureur Yves Dupas a indiqué que toute personne victime ou témoin d’agissements durant cette période pouvait contacter le numéro gratuit 05 06 00.
À ce jour, 12 victimes auraient été identifiées en Nouvelle-Calédonie par les enquêteurs grenoblois.
Des témoignages d’anciens membres du personnel éducatif évoquent une proximité constante avec les élèves.
Un ancien surveillant rappelle qu’il était « tout le temps au contact des enfants ».
Les enquêteurs soulignent que même si certains faits antérieurs à 1993 sont prescrits, ils peuvent contribuer à établir des éléments sur des infractions plus récentes.
Ce passage prolongé à Maré figure parmi les séjours les plus longs recensés dans le parcours du mis en cause.
Une mécanique d’emprise intellectuelle
Les investigations mettent en lumière un mode opératoire reposant sur une emprise intellectuelle progressive.
Le procureur de Grenoble a expliqué que les victimes étaient souvent des mineurs vulnérables, parfois en situation précaire.
Dans ses écrits, Jacques Leveugle décrit une approche fondée sur la culture, l’apprentissage des langues étrangères et la proximité affective.
Il y affirme notamment qu’« un adolescent est majeur sexuellement ».
Les enquêteurs estiment que cette construction idéologique a pu retarder la libération de la parole.
Le colonel Procédès évoque « la toile tissée autour de chacun des jeunes », soulignant un investissement éducatif utilisé à des fins personnelles.
Lors de sa garde à vue, le mis en cause a exprimé des regrets, déclarant ne pas avoir eu conscience de l’ascendant moral exercé.
Les autorités rappellent que la loi protège strictement les mineurs et que le consentement d’un enfant ne saurait être invoqué pour justifier de tels actes.
Cette affaire interroge la capacité des institutions à détecter des parcours itinérants, fragmentés, traversant plusieurs pays et systèmes juridiques.
Elle rappelle aussi une vérité fondamentale : la protection de l’enfance est une exigence absolue, qui transcende les frontières et les époques.
L’appel à témoins demeure actif. Les autorités judiciaires encouragent toute personne concernée à se manifester.
Car face à la pédocriminalité, le silence n’est jamais une solution. Et la justice, même tardive, reste un pilier de l’État de droit.

















