L’accord de Bougival veut tourner la page des référendums. Entre compromis et flou juridique, un pari sous tension pour l’avenir calédonien.
Un accord sous pression pour sortir d’un cycle institutionnel infernal
En gestation depuis des mois, l’accord de Bougival signe la volonté partagée d’en finir avec l’incertitude institutionnelle qui ronge la Nouvelle-Calédonie depuis 1988. Le texte ambitionne de rompre avec la logique des référendums successifs, pour installer un cadre pérenne, inscrit dans la République. Fini les échéances à répétition, les votes couperets qui figent l’économie et divisent les familles. L’accord supprime toute nouvelle consultation sur l’autodétermination, un tournant majeur pour les partisans de la stabilité.
Ce projet marque également la reconnaissance d’un « État de la Nouvelle-Calédonie », intégré à la République française, mais doté d’une organisation institutionnelle spécifique, inédite dans le droit constitutionnel. À l’heure où le débat national est tendu, l’enjeu n’est pas mince : il faudra modifier la Constitution et faire voter les Calédoniens. Un chemin semé d’embûches.
La création d’une nationalité calédonienne attachée à la nationalité française illustre cette volonté d’innovation institutionnelle. Il ne s’agit pas d’indépendance, mais d’une forme d’autonomie affirmée, codifiée dans une loi fondamentale encore à rédiger. Derrière ce vocabulaire technique, c’est toute une vision de la place de la Calédonie dans la République qui est en jeu.
Des avancées fortes pour les loyalistes : stabilité, ouverture et rééquilibrage
Les loyalistes sortent renforcés sur plusieurs fronts. D’abord, avec la fin du processus référendaire, qui épuisait politiquement le territoire. Ensuite, avec l’ouverture du corps électoral provincial, qui permettra enfin aux natifs exclus et aux résidents de longue durée d’accéder au vote : 12 000 personnes nées sur le territoire, et près de 13 000 ayant 15 ans de résidence sont concernées.
La recomposition du Congrès est un autre point central : la province Sud, qui concentre les deux tiers de la population, aura désormais un poids mieux proportionné dans l’hémicycle. Ce rééquilibrage est essentiel pour réduire le décalage entre les majorités institutionnelles et la réalité démographique.
Enfin, les provinces voient leurs compétences renforcées, en particulier sur les volets fiscaux et économiques. Un mécanisme permettra de transférer des compétences de la Nouvelle-Calédonie vers les provinces, avec la possibilité pour chacune de bâtir un modèle adapté à ses spécificités territoriales et culturelles. Le Sud gagne en liberté économique, le Nord et les Îles auront à prouver leur capacité à retenir leur population.
Des points sensibles : souveraineté, ambiguïtés juridiques et ratification populaire
Rien n’est encore joué. L’accord, s’il balise un futur plus stable, ouvre aussi des brèches. D’abord, la possibilité de transférer certaines compétences régaliennes reste ouverte — certes verrouillée, mais bien présente. Trois étapes sont nécessaires : 64 % du Congrès, l’avis de l’État, puis un vote populaire. Mais certains dénoncent la légitimation d’un processus d’indépendance par escalier.
Autre sujet de crispation : la notion d’« État de la Nouvelle-Calédonie », juridiquement floue, tout comme cette nationalité calédonienne qui ne peut exister sans la nationalité française. On crée du neuf avec du flou. La loi fondamentale à venir devra trancher sans trahir.
Le calendrier est contraint : adoption d’une loi organique pour repousser les provinciales, révision constitutionnelle, consultation populaire en février 2026, rédaction de la loi fondamentale par les élus du prochain Congrès. Chaque étape est un potentiel point de blocage. Et si les Calédoniens refusent le texte en 2026, retour à la case départ : référendums, corps électoral gelé, et crise politique relancée.
Un texte de rupture ou de transition ?
L’accord de Bougival promet la stabilité, mais reste un pari fragile. C’est un acte de foi dans la capacité des deux camps à co-construire un avenir, dans un climat post-émeutes encore instable. Les concessions ont été lourdes de part et d’autre. Il n’y aura pas d’avenir sans pédagogie, sans clarté juridique, et surtout sans réconciliation.
Reste à savoir si la population, blessée et divisée, suivra. Car le texte ne sera jamais qu’un papier tant que la confiance ne sera pas retissée dans les quartiers, les tribus et les quartiers populaires. C’est là que se joue le vrai pari calédonien. Et c’est là, aussi, qu’il peut se perdre.