La rue comme exutoire, quand l’économie vacille déjà. En Nouvelle-Calédonie, chaque mot d’ordre de grève pose une question simple : le pays peut-il encore se permettre un arrêt total ?
Une grève générale dans un territoire économiquement fragilisé
Le mardi 3 février 2026, l’Union des syndicats ouvriers et employés de Nouvelle-Calédonie (Usoenc) appelle ses adhérents et sympathisants à une grève générale, avec un rassemblement prévu dès 7 heures devant le Congrès.
Dans un courrier interne daté du 20 janvier, le syndicat invoque une urgence sociale et économique qu’il qualifie de « crise sans précédent ».
Les constats avancés sont connus et largement documentés : dégradation du pouvoir d’achat, incertitude sur l’emploi, fragilisation du modèle social, tensions croissantes sur les finances publiques. À cela s’ajoute la crise profonde de la filière nickel, pilier historique de l’économie calédonienne, dont les difficultés irriguent l’ensemble du tissu productif.
BTP en recul, commerce sous pression, transports fragilisés, enseignement privé et secteur de la santé contraints, régime des retraites de la Cafat sous tension : le diagnostic posé par l’Usoenc reflète une réalité que nul ne conteste.
Mais au-delà du constat, la question centrale demeure : la paralysie économique est-elle aujourd’hui un levier efficace ou un risque supplémentaire ?
Des revendications sociales légitimes, mais un rapport de force risqué
Dans son appel, l’Usoenc avance plusieurs revendications structurantes :
– soutien de l’État au pacte de refondation économique et sociale ;
– défense du régime des retraites de la Cafat ;
– protection des 2 % du FSH, présentés comme un acquis des travailleurs ;
– priorité à la justice sociale, à la dignité au travail et à l’égalité d’accès aux droits ;
– appel à la responsabilité des dirigeants politiques locaux.
Sur le fond, ces revendications s’inscrivent dans un cadre parfaitement légitime. La défense des retraites, la préservation des droits sociaux et la relance de l’emploi durable sont des enjeux structurants pour la stabilité du territoire.
Cependant, le choix de la grève générale interroge. Dans un pays où l’activité économique est déjà ralentie, où les entreprises luttent pour leur survie et où la confiance des investisseurs reste fragile, une journée d’économie à l’arrêt pèse lourd.
Chaque blocage, chaque fermeture, chaque perte d’activité se répercute immédiatement sur les salariés eux-mêmes, les indépendants, les petites entreprises et les services essentiels. La grève, outil historique du mouvement social, devient alors un pari à haut risque.
Droit de grève : principe républicain ou luxe conjoncturel ?
Le droit de grève est un pilier des libertés syndicales. Il est reconnu, protégé et inscrit dans l’histoire sociale française. Mais aucun droit n’existe hors contexte.
En Nouvelle-Calédonie, la situation économique actuelle pose une limite claire : un territoire exsangue peut-il supporter une économie totalement paralysée, même pour une journée ?
La crise n’est plus conjoncturelle, elle est structurelle. Les marges de manœuvre financières sont étroites, les recettes publiques sont sous pression, et la dépendance aux transferts extérieurs demeure élevée. Dans ce contexte, le rapport de force par l’arrêt du travail peut fragiliser davantage un équilibre déjà précaire.
La responsabilité collective impose donc un débat lucide : comment défendre la justice sociale sans accélérer le décrochage économique ? Comment interpeller les décideurs sans pénaliser d’abord les actifs, les usagers et les entreprises locales ?
Une mobilisation révélatrice d’un malaise profond
L’appel de l’Usoenc révèle avant tout un malaise social réel. La colère exprimée ne relève pas de la victimisation, mais d’une inquiétude profonde face à l’avenir du pays.
Cependant, la réponse ne peut se limiter à la rue et à l’arrêt du travail.
Dans un territoire sous perfusion économique, la stabilité devient une condition préalable à toute justice sociale durable. Sans création de richesse, sans activité, sans attractivité, les droits sociaux eux-mêmes finissent par s’éroder.
Le débat ouvert par cette grève dépasse donc le cadre syndical. Il interroge la capacité collective de la Nouvelle-Calédonie à concilier exigence sociale, réalisme économique et responsabilité politique.


















