Le document intitulé « Accord de Kanaky 2025-2030 » ambitionne de poser les bases d’un État souverain à l’horizon 2030. Le texte est dense, structuré, idéologiquement cohérent. Il décrit une vision, un calendrier, une architecture institutionnelle. Sur le plan politique, l’intention est assumée. Sur le plan économique, en revanche, le silence est frappant. Car derrière les mots de décolonisation et de souveraineté, une réalité s’impose : un État ne fonctionne pas sans budget.
Un chiffre absent du débat : 180 milliards de francs CFP par an
Aujourd’hui, le fonctionnement des institutions calédoniennes repose sur un budget annuel d’environ 180 milliards de francs CFP. Ce montant correspond à la réalité quotidienne de l’action publique : administration, services essentiels, politiques sociales, fonctionnement des établissements publics, rémunération des agents. Il ne s’agit pas d’une estimation idéologique, mais d’un socle budgétaire concret.
Or ce chiffre, pourtant central, n’apparaît nulle part dans le projet Kanaky. Le texte évoque une transformation politique profonde, mais il ne s’arrête jamais sur la question du financement de cette transformation. Comme si l’économie devait suivre naturellement la trajectoire institutionnelle, sans nécessiter de démonstration préalable.
Une souveraineté pensée sans équation financière
Le document porté par le FLNKS développe longuement les mécanismes politiques de la transition. Il décrit les étapes, les instances, les principes fondateurs. Mais il ne propose aucune équation financière permettant de soutenir durablement ces ambitions.
Aucune trajectoire budgétaire n’est esquissée. Aucune réflexion structurée sur les recettes futures, les charges incompressibles ou l’équilibre des finances publiques n’est engagée. La souveraineté est présentée comme un point de départ, alors qu’elle suppose, dans les faits, une capacité financière déjà sécurisée.
La dépendance financière reléguée hors champ
Le projet fait implicitement le pari d’un accompagnement économique de la France, sans jamais en préciser les contours. Cette aide est évoquée comme un prolongement naturel du processus politique, non comme un enjeu stratégique en soi. Pourtant, les transferts financiers de l’État constituent aujourd’hui un pilier majeur du fonctionnement public calédonien.
Imaginer leur maintien sans cadre juridique clair, sans échéancier, sans conditions, relève davantage de l’hypothèse politique que de l’analyse économique. À aucun moment le texte ne pose la question de la transition entre une dépendance budgétaire actuelle et une autonomie financière future.
Le poids des charges publiques laissé dans l’angle mort
Cette absence de projection concerne également les charges structurelles. La masse salariale publique, le financement du modèle social, le fonctionnement des établissements et des opérateurs parapublics représentent une part déterminante des 180 milliards de francs CFP annuels.
Là encore, le projet Kanaky reste muet. Il ne propose ni réforme, ni adaptation, ni scénario de soutenabilité. L’État à construire est décrit dans ses principes, mais jamais dans son coût réel.
Quand l’économie devient une promesse implicite
En creux, le texte repose sur une conviction non démontrée : celle selon laquelle la souveraineté politique produirait mécaniquement les ressources nécessaires à son fonctionnement. Or l’expérience montre que l’économie ne se décrète pas, pas plus que les équilibres budgétaires.
Sans réponse claire sur le financement des politiques publiques, sans vision sur la soutenabilité des dépenses, la souveraineté demeure une construction théorique. Le projet Kanaky n’est pas dépourvu de cohérence politique, mais il laisse entière la question la plus déterminante : comment financer un État au quotidien.
Une trajectoire politique suspendue à l’économie réelle
Tant que la question des 180 milliards de francs CFP de fonctionnement annuel restera absente du débat, la trajectoire proposée restera incomplète. La souveraineté ne se mesure pas seulement à l’existence d’institutions ou à la reconnaissance internationale, mais à la capacité d’un État à assumer durablement ses charges.
À ce stade, le projet Kanaky décrit un horizon politique, mais ne répond pas à l’exigence économique qui conditionne toute indépendance réelle.

















