La Fédération des fonctionnaires se présente comme la conscience sociale du pays. Mais à la lecture de son dernier communiqué, une évidence s’impose : elle ne défend ni l’intérêt général, ni les plus fragiles. Elle défend un modèle administratif devenu hors-sol, financièrement intenable, et politiquement irresponsable. Retour sur trente ans de déni.
Une indignation tardive et sélective
La Fédération des fonctionnaires publie en ce début d’année 2026 une longue lettre ouverte dénonçant l’état dégradé des finances publiques, la faillite des services essentiels et l’abandon du pays.
Le ton est grave. Le constat parfois juste. Mais une question s’impose immédiatement : où était la Fédé quand ces décisions ont été prises ?
Car les dérives qu’elle dénonce aujourd’hui ne sont ni soudaines, ni accidentelles. Elles sont le produit de choix politiques continus, validés, accompagnés – et souvent soutenus – par les organisations syndicales elles-mêmes.
Toujours plus de dépenses, jamais de financement
Depuis le début des années 2000, la Nouvelle-Calédonie a empilé les dispositifs sociaux : RUAMM, allocations familiales de solidarité, aide au logement, minimum vieillesse, handicap et dépendance, Médipôle.
Ces avancées ont été systématiquement soutenues par la Fédé. Mais une constante traverse cette période : aucune exigence sérieuse de financement pérenne.
Lorsque les réformes fiscales globales ont été sabotées, en 2011 comme sous le gouvernement Mapou, la Fédé n’a jamais porté de solution crédible alternative. Pas de plan. Pas de chiffrage. Pas de priorisation.
Résultat : des budgets construits à crédit, des ponctions sur les établissements publics, et une cavalerie financière devenue structurelle.
Le tabou absolu : la masse salariale publique
C’est là que le discours syndical devient intenable.
Aujourd’hui, la fonction publique territoriale représente plus de 11 500 agents, soit 650 de plus qu’en 2021. La masse salariale mensuelle atteint 6,1 milliards de francs CFP, soit plus de 73 milliards par an.
À titre de comparaison, la Polynésie française compte environ 6 000 agents territoriaux pour une population comparable.
Sous le seul gouvernement Mapou, plus de 500 agents supplémentaires ont été intégrés. Sans réforme. Sans trajectoire financière. Sans débat public.
Or, un fonctionnaire, ce n’est pas seulement un salaire : c’est une carrière, des droits à retraite, des engagements différés. C’est une dette implicite massive, totalement absente du discours de la Fédé.
Sur la CLR (Caisse locale de retraite) ? Silence total. Aucune proposition structurelle. Aucun effort partagé envisagé.
La démographie niée quand elle dérange
En 2023, lorsque les chiffres de l’ISEE mettaient en évidence un solde migratoire négatif et une population retombée autour de 268 000 habitants, la Fédé a choisi le déni.
Par communiqué, elle a contesté la baisse démographique en additionnant des fichiers administratifs (Ruamm, aides médicales), méthode explicitement invalidée par l’ISEE : doubles comptes, retraités résidant hors territoire, droits ouverts sans présence réelle.
Pourquoi ce déni ? Parce que reconnaître la baisse de population, c’était reconnaître que le modèle fondé sur la dépense publique massive n’est plus soutenable.
Deux ans après, les chiffres du recensement (264.000 habitants) donnaient tort à la Fédé qui a alors choisi le silence afin de faire oublier ses « fake news ».
Le faux procès en néolibéralisme
Dernière pirouette rhétorique : dénoncer un prétendu « oukase néolibéral ».
Les faits sont pourtant têtus :
- 62 % du PIB dépend directement ou indirectement de la dépense publique.
- Une pression constante contre toute réforme de la fonction publique.
- Un refus assumé de toucher aux rentes internes.
- Une économie privée asphyxiée, mais sommée de financer toujours plus.
L’économie calédonienne n’est ni néolibérale ni libérale : elle est très majoritairement administrée et socialisée. Le secteur public étant deux fois plus riche que le secteur privé.
Ce n’est donc pas du néolibéralisme. C’est un corporatisme administratif, protégé par une alliance tacite entre élus et syndicats.
La Fédé, syndicat de la caste administrative
La Fédération des fonctionnaires ne défend pas le service public. Elle défend une caste administrative construite sur trente ans d’expansion non financée.
Aujourd’hui, alors que le pays arrive au mur, elle se pose en lanceuse d’alerte. Mais l’alerte vient trop tard. Et surtout, elle oublie de dire son propre rôle.
La crise calédonienne n’est pas seulement institutionnelle ou économique. Elle est aussi le produit d’un système où personne n’a jamais voulu dire non, tant que la facture était reportable.
Elle ne l’est plus.


















