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« On est là pour éduquer les Wallisiens » : la phrase de trop qui paralyse Wallis-et-Futuna La 1ère

20 juin 2026 à 10:30
7 min de lecture
« On est là pour éduquer les Wallisiens » : la phrase de trop qui paralyse Wallis-et-Futuna La 1ère
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À peine deux semaines après le lancement d'un audit social à NC La 1ère, c'est une autre station du réseau Outre-mer de France Télévisions qui s'embrase. À Wallis-et-Futuna La 1ère, la grève est massivement suivie depuis plusieurs jours. Dans un tract diffusé le 19 juin, l'intersyndicale CFDT-CGT-FO décrit un management « fondé sur la pression, l'intimidation et le mépris ». Et met dans la bouche de la direction une phrase qui, à elle seule, résume la fracture.

Sur la banderole tendue devant la station, trois mots peints à la main disent l'essentiel : « MANAGEMENT TOXIQUE ». À côté, recopiée comme une pièce à conviction, cette autre formule : « On est là pour éduquer les Wallisiens. » Prononcée, selon l'intersyndicale, en comité de direction. On cherche encore l'angle sous lequel elle pourrait passer pour un compliment.

Car c'est bien là le cœur du conflit. Les salariés de Wallis-et-Futuna La 1ère, journalistes, techniciens, administratifs, producteurs, animateurs, n'ont pas cessé l'antenne du service public sur un coup de tête. Comme le rappelle le tract, on ne se met pas en grève par plaisir, et l'on ne perturbe pas l'antenne sans raison. Depuis des mois, écrivent les syndicats, les alertes se multiplient et les mêmes dérives sont dénoncées. La mobilisation, elle, a fini par être massive.

Ce que les salariés disent avoir entendu

Le tract égrène un florilège managérial dont la direction se serait bien passée. « Je n'ai pas besoin de me justifier, je suis le directeur », aurait lancé le responsable de la station, dans un registre où l'autorité tient lieu d'argument. « Tu es peut-être un bon reporter mais pas un bon rédacteur en chef », aurait-il glissé à un autre. Et cette menace, laissée volontairement en suspens : « Je vais te démettre de tes fonctions comme je l'ai fait pour… »

Trois petits points qui en disent long. Car dans une station, la peur d'être le prochain sur la liste suffit souvent à faire tenir tout le monde tranquille. Jusqu'au jour où elle ne suffit plus.

L'intersyndicale, elle, refuse le procès en susceptibilité. Les salariés, martèle-t-elle, ne réclament ni privilèges ni traitement de faveur : seulement du respect, de la considération et des conditions de travail dignes. Le droit, en somme, d'exercer leur métier sans craindre les humiliations, les menaces ou les pressions. La barre n'est pas placée très haut. Qu'il faille une grève générale pour l'atteindre en dit déjà beaucoup.

« Des maladresses », vraiment ?

Face à la mobilisation, la direction du Pôle Outre-mer a choisi sa ligne de défense : il ne s'agirait que d'une succession de « maladresses ». Le mot est habile. Il minimise sans nier, il compatit sans s'engager, il promet de faire mieux sans rien concéder. Le problème, comme le souligne l'intersyndicale, c'est qu'on ne fait pas une grève générale pour des maladresses, et que des négociations de sortie de conflit qui s'éternisent trahissent rarement un simple malentendu.

Le tract glisse au passage une phrase qui mérite qu'on s'y arrête. Alors que les équipes se voient réclamer toujours plus d'efforts au nom des contraintes budgétaires, « certains comportements donnent le sentiment que les règles ne s'appliquent pas à tout le monde de la même manière ». L'allusion est feutrée mais limpide : il y aurait, dans cette maison, ceux à qui l'on demande des comptes, et ceux à qui l'on n'en demande pas. Le service public de l'audiovisuel se voulait exemplaire. Le voilà rattrapé par un soupçon vieux comme le monde, celui du deux poids, deux mesures.

Au pays des salaires les plus indexés

Le paradoxe mérite d'être posé. Si la direction invoque les « contraintes budgétaires » pour réclamer toujours plus aux équipes, le réseau Outre-mer n'est pourtant pas un univers de vaches maigres. À Wallis-et-Futuna, les fonctionnaires d'État voient leur traitement multiplié par un coefficient de majoration de 2,05, soit une sur-rémunération de 105 % censée compenser le coût de la vie locale. C'est l'un des taux les plus élevés de toute la République, devant la Nouvelle-Calédonie.

Les salariés de France Télévisions, eux, relèvent du droit privé et de l'accord collectif du groupe. Mais leurs rémunérations dans les stations ultramarines sont elles aussi indexées, un héritage de l'ancienne RFO destiné à préserver le pouvoir d'achat local. À cela s'ajoute une spécificité du territoire, qui vaut pour tous ses résidents : Wallis-et-Futuna, collectivité dotée de l'autonomie fiscale, ne lève pas d'impôt sur le revenu, pas plus que de TVA ou de CSG. Salaires indexés et revenus non soumis à l'impôt sur le revenu : sur le papier, le pouvoir d'achat net y est tout sauf famélique.

Autrement dit, ce conflit n'a rien d'une révolte de la dernière chance contre la précarité. C'est un mouvement de salariés correctement payés, qui réclament précisément ce que l'argent n'achète pas : du respect et de la considération. Quand des gens qui ne manquent pas de l'essentiel décident de couper l'antenne du service public, c'est que ce qui se joue est ailleurs. Et que c'est sans doute plus grave.

« La direction ne pourra plus dire qu'elle ne savait pas »

La force du texte syndical tient à sa conclusion. « Aujourd'hui, l'ensemble de l'entreprise regarde ce qui se passe dans notre station », écrivent les organisations. « La direction ne pourra plus dire qu'elle ne savait pas. » La formule vise évidemment Paris, et plus précisément le Pôle Outre-mer, sommé de répondre d'une crise qu'il a longtemps regardée de loin.

Le tract se referme sur une phrase en langue wallisienne, puis sur un avertissement qui sonne comme une morale : à force de ne pas écouter les salariés, il ne faut pas s'étonner qu'ils finissent par se faire entendre. Difficile de mieux résumer ce qui se joue, à Mata-Utu comme ailleurs.

Un réseau sous tension

Le plus troublant, vu de Nouméa, c'est la répétition du scénario. Le 4 juin, c'est à NC La 1ère qu'un audit sur le climat social était lancé après un CHSCT extraordinaire, sur fond d'alertes du médecin du travail et de l'inspection du travail. Quinze jours plus tard, à plus de deux mille kilomètres de là, une autre station du même réseau Outre-mer entre en grève pour des motifs étrangement familiers : pression, perte de sens, management par la peur.

Deux stations, un même groupe public, un même Pôle Outre-mer, et le même mot qui revient sur toutes les banderoles : toxique. À ce stade, ce n'est plus une série de maladresses. C'est un climat.

La famille RFO, le système et ceux qui trinquent

Un détail relie d'ailleurs les deux conflits, et il vaut tous les commentaires. À Nouméa, l'intersyndicale écrivait noir sur blanc que deux des managers mis en cause traînaient « un passif dans d'autres stations d'outre-mer », et que le Pôle Outre-mer ne pouvait « ignorer leurs méthodes délétères ». À Wallis, c'est encore vers Paris et ce même Pôle Outre-mer que les regards convergent. Deux rédactions, deux archipels séparés par des milliers de kilomètres, un constat identique : les cadres circulent d'une station à l'autre du réseau, et leurs méthodes voyagent avec eux, comme un bagage qu'on ne défait jamais vraiment.

C'est tout le procès, ancien, que l'on fait à l'héritage RFO. Celui d'un réseau où les affectations se jouent parfois davantage sur les fidélités et les proximités que sur les états de service, où l'on déplace un cadre encombrant d'une île à l'autre plutôt que d'affronter le problème, et où ce sont toujours les mêmes qui finissent par payer l'addition : les salariés de la base. La direction de France Télévisions jurera, la main sur le cœur, que ce temps est révolu. Les banderoles de Mata-Utu, elles, racontent une autre histoire. Et l'on commence à se demander si le vrai problème ne se situe pas, justement, tout en haut de l'organigramme.

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