Agriculture sacrifiée faute de routes

Deux réalités s’entrechoquent sur le terrain : produire localement ou subir la dépendance.
Et entre les deux, un élément décisif trop souvent négligé : l’accès.
Une réalité de terrain ignorée trop longtemps
Dans les exploitations de brousse, la réalité est brute, sans filtre et sans excuse. Produire ne suffit pas si l’on ne peut ni circuler, ni livrer, ni sécuriser ses accès. La récente visite de terrain menée par la CPME-NC met en lumière un fait simple, mais trop souvent ignoré par les décideurs : sans infrastructures fiables, il n’y a pas d’agriculture viable. Dans un territoire comme la Nouvelle-Calédonie, où les distances, le relief et les aléas climatiques pèsent lourd, cette évidence devient une ligne de fracture économique.
La problématique n’a rien de théorique. Elle se vit au quotidien. Lorsque les pluies s’intensifient, lorsque les phénomènes liés à La Niña frappent, ce sont des routes coupées, des ponts fragilisés, des pistes impraticables. Et derrière ces blocages, ce sont des exploitations entières qui se retrouvent isolées. Des cultures perdues, des élevages sous tension, des livraisons impossibles. La chaîne agricole ne se fragilise pas : elle se rompt. Et avec elle, une partie de la souveraineté alimentaire du territoire.
Ce constat impose une lecture claire : l’agriculture n’est pas seulement une affaire de production, c’est aussi une affaire de circulation. Sans accès sécurisé aux terres, sans connexions fiables vers les marchés, les agriculteurs travaillent à perte. Les produits n’arrivent pas à destination. Les circuits de distribution se grippent. Et, au final, c’est toute l’économie locale qui encaisse le choc. La dépendance aux importations se renforce mécaniquement, au détriment du bon sens et de l’intérêt collectif.
Pendant des années, la question des infrastructures rurales a été reléguée au second plan. Pourtant, sur le terrain, les signaux d’alerte s’accumulent. Une route dégradée peut suffire à condamner une exploitation. Un pont endommagé peut bloquer des tonnes de marchandises. Ce ne sont pas des hypothèses, ce sont des faits constatés par les professionnels eux-mêmes.
La CPME-NC parle désormais d’urgence. Non pas une urgence abstraite, mais une urgence concrète, mesurable, documentée. Car derrière chaque rupture d’accès, il y a des pertes économiques directes. Il y a des exploitants qui voient leur travail réduit à néant. Il y a aussi une fragilisation du tissu rural, déjà éprouvé par les crises successives.
Dans un territoire où l’on parle souvent de relance économique, il est temps de regarder la réalité en face. On ne relance pas une économie en oubliant ceux qui produisent. Et on ne soutient pas l’agriculture en laissant ses acteurs isolés. La question des accès n’est pas secondaire. Elle est structurante.
Des infrastructures stratégiques pour produire et livrer
Face à cette situation, la réponse ne peut pas être partielle. Il ne s’agit pas de réparer au coup par coup, mais de penser une stratégie globale. La première étape est claire : recenser les infrastructures essentielles : voiries, ponts, axes de transport, accès aux bassins de production. Tout doit être identifié, évalué, hiérarchisé.
Ce travail de fond permettra de mesurer précisément les impacts économiques des ruptures d’accès. Il permettra aussi de sortir d’une logique d’urgence permanente pour entrer dans une logique d’anticipation. Car chaque route sécurisée, chaque pont consolidé, c’est une exploitation protégée, une production sauvegardée, une économie renforcée.
Dans ce cadre, les financements disponibles, notamment ceux liés au plan de relance et au soutien de l’État sur plusieurs années, représentent une opportunité stratégique. Encore faut-il faire les bons choix : investir utile, plutôt que multiplier les projets déconnectés des réalités du terrain. Prioriser les infrastructures qui servent directement la production, la transformation et la distribution.
Une ligne politique claire : produire en France, sur le territoire
Derrière cette question technique se cache en réalité un choix politique. Accepter que des agriculteurs ne puissent pas accéder à leurs terres, c’est accepter une forme de renoncement. C’est tolérer que la production locale recule. C’est laisser s’installer une dépendance accrue aux importations.
À l’inverse, assumer une politique agricole forte, c’est garantir les conditions de production. C’est investir dans ce qui fonctionne. C’est défendre ceux qui travaillent, qui produisent, qui nourrissent la population. Dans une logique de souveraineté alimentaire, la question des infrastructures devient centrale.
La Nouvelle-Calédonie ne peut pas se permettre de laisser ses producteurs isolés. Elle ne peut pas ignorer des bassins de production essentiels. Elle ne peut pas accepter que des entreprises viables deviennent fragiles faute d’accès. Ce serait une faute économique, mais aussi une faute stratégique.
La réalité est simple et elle doit être assumée sans détour : soutenir l’agriculture, c’est investir dans les routes, les ponts et les accès. Sans cela, il n’y a ni production durable, ni économie solide, ni avenir pour le territoire.
(Crédit photo : CPME Nouvelle-Calédonie)

