TVA sur Canal+ : pour atteindre CNews, l'État sacrifie le cinéma français

Résumé IA
Le gouvernement projette de doubler la TVA sur les abonnements de télévision payante, de 10 à 20 %, une mesure qui coûterait 200 millions d’euros par an à Canal+. Cette décision, perçue comme politique pour viser CNews, menace le financement du cinéma français, Canal+ pouvant réduire ses investissements de moitié voire des trois quarts. Le projet de loi de finances est examiné à l’Assemblée depuis le 6 octobre.
Le gouvernement veut doubler la TVA des abonnements de télévision payante, de 10 à 20 %. Facture pour Canal+ : 200 millions d'euros par an. Officiellement, il s'agit de « simplifier ». En réalité, après la fermeture de C8 et la mise en demeure de CNews, c'est encore le groupe Bolloré qui se retrouve dans le viseur. Et la victime collatérale s'appelle le cinéma français, qui pourrait perdre jusqu'aux trois quarts des films financés par Canal+.
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Le deal tenait en une ligne depuis 1984. Canal+ bénéficie d'un taux réduit de TVA et, en échange, met sur la table du cinéma français bien plus que ce que la loi lui impose. Un pacte fondateur, a rappelé Maxime Saada lundi sur RTL, qui a fait de la chaîne cryptée le banquier attitré du septième art.
Ce pacte, le gouvernement Lecornu le déchire en une ligne lui aussi. L'article 16 du projet de loi de finances pour 2027, présenté le 1er octobre, raye le taux réduit applicable aux abonnements de télévision. Tout bascule à 20 %. Premier touché, et de très loin : Canal+.
La facture : deux cents millions d'euros par an. Maxime Saada prévient que son activité française n'est « pas en capacité d'absorber un choc de 200 millions d'euros ». Quand il a pris les commandes, Canal+ perdait 400 millions d'euros en France. Dix ans d'efforts plus tard, le groupe y a tout juste retrouvé l'équilibre, une activité « péniblement rentable ». Bercy propose d'effacer ce redressement d'un trait de plume.
C8 hier, CNews ce printemps, Canal+ aujourd'hui
Il faut regarder la séquence en entier pour comprendre. Février 2025 : C8 disparaît de la TNT, privée de fréquence par l'Arcom. Juin 2026 : CNews est mise en demeure par le même régulateur au nom du pluralisme, lequel annonce dans la foulée une surveillance renforcée des chaînes d'info avec la présidentielle de 2027 en ligne de mire. Septembre 2026 : Bercy confirme vouloir supprimer le taux réduit dont vit Canal+. Trois coups, une seule cible : l'empire médiatique de Vincent Bolloré.
La Dépêche le dit sans détour : on frappe Canal+ pour atteindre CNews. Maxime Saada ne dit pas autre chose quand il juge la mesure dénuée de toute logique économique, avant de conclure qu'elle « ne peut être que politique ». Bercy n'a d'ailleurs pas daigné recevoir le groupe avant de trancher. Quand une décision à 200 millions d'euros se prend sans même écouter l'entreprise concernée, ce n'est plus de la fiscalité, c'est un message.
Sauf que le message rate sa cible, et c'est là que le procédé devient aussi honteux qu'absurde. CNews est une chaîne gratuite de la TNT, financée par la publicité. Une hausse de TVA sur les abonnements payants ne lui coûtera pas un centime. Ceux qui paieront sont les producteurs, les réalisateurs, les techniciens, les premiers films et le cinéma d'auteur, c'est-à-dire précisément ces milieux du cinéma qui dénoncent à longueur de tribunes l'emprise de Bolloré. Pour punir une chaîne d'info, l'exécutif s'apprête à saigner les artistes qu'il prétend protéger. Si c'est bien le but, qu'il ait au moins le courage de l'assumer.
Le cinéma français, variable d'ajustement
Fin juillet, Canal+ et les organisations du cinéma avaient signé un accord qualifié d'historique : 980 millions d'euros sur cinq ans, de 2028 à 2032. Cet accord comporterait une clause de suspension en cas de hausse de la TVA. Il tombera donc, a prévenu Maxime Saada, et avec lui la moitié, voire les trois quarts des films que Canal+ devait accompagner. L'enveloppe annuelle pourrait fondre d'environ 200 millions à une cinquantaine de millions d'euros.
Et pas n'importe quels films. L'accord réservait entre 20 et 22 % des investissements aux productions de moins de 4 millions d'euros. Il ciblait les premiers films, les nouveaux auteurs, l'animation, le cinéma « du milieu » comme les grandes œuvres populaires. Canal+ finance tout le spectre, de l'auteur confidentiel au carton du box-office. C'est cet écosystème entier que l'État met en péril.
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, Canal+ et Ciné+ OCS ont injecté près de 160 millions d'euros en préachats dans 130 films. TF1 en apportait 37, M6 moins de 24, Arte une dizaine, et l'ensemble des plateformes de streaming 76. Canal+ pèse à lui seul plus que TF1, M6, Arte et toutes les plateformes réunies. Qui prendra le relais ? Personne. Le cinéma français, qui a encore capté près de 38 % des entrées en salles l'an dernier, se retrouverait privé de son premier financeur.
Bercy, champion olympique de la marche arrière
En septembre 2025, l'administration fiscale elle-même confirmait que le taux réduit s'appliquait bien aux abonnements de Canal+. Le groupe soldait dans la foulée un long contentieux en réglant 363 millions d'euros au fisc. Un an plus tard, le même État supprime le taux qu'il venait de valider. On encaisse le chèque, puis on change la règle.
La justification officielle laisse rêveur : frontière devenue artificielle entre direct et à la demande, taux réduit rare en Europe, insécurité juridique des offres mixtes. Si la règle est trop compliquée, on la clarifie. On ne double pas l'impôt. Dans le même budget, le gouvernement rogne l'abattement dont profitent YouTube et TikTok sur leur contribution au CNC : on grappille des miettes chez les géants américains d'une main, on assomme le premier financeur français de l'autre. Il y a un mois, Emmanuel Macron célébrait l'exception culturelle comme un trésor à préserver. Le trésor a manifestement changé de coffre.
La France réarme, la culture passe à la caisse
Il faut aussi regarder où va l'effort. Dans ce budget, deux postes échappent au rabot : la charge de la dette et les armées. Les crédits militaires bondissent de 6,4 milliards d'euros, soit 11 % de plus en un an, et le budget des armées aura doublé depuis 2017. Pour la plupart des autres ministères, la hausse des dépenses est contenue à 0,4 %. Le Premier ministre invoque lui-même un contexte géopolitique qui alourdit la facture de l'État.
Rapportés à ces montants, les 200 millions arrachés à Canal+ représentent à peine 3 % de la seule hausse annuelle des crédits militaires. C'est une goutte d'eau pour Bercy et un tsunami pour le cinéma français. Quand il faut trouver de l'argent pour tenir son rang dans un monde en guerre, l'État a visiblement choisi qui serait désigné volontaire.
L'abonné, éternel dindon de la farce fiscale
Un budget « dans la stabilité fiscale », promettait Matignon mi-septembre. Les abonnés apprécieront : environ 10 % de hausse, un peu moins de 3 euros sur une offre à 29 euros. Neuf abonnés sur dix sont engagés pour un ou deux ans, si bien que Canal+ encaissera d'abord seul le choc, avant de perdre des clients. La piste d'un plan de licenciements d'ampleur serait déjà sur la table, et l'action a reculé de 7 % à la Bourse de Londres dès les premières fuites.
Du Top 14 aux salles obscures, le front du refus
Rarement on aura vu pareille coalition. Dès le 25 septembre, treize organisations du cinéma, parmi lesquelles le Bloc, l'ARP, le SPI et l'USPA, ont écrit à Emmanuel Macron. Elles dénoncent des conséquences dramatiques sur une filière qui revendique 7,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires et quelque 30 000 emplois directs. Les six ligues du sport professionnel réunies dans l'ANLSP (football, rugby, cyclisme, handball, basket et volley) ont lancé la même alerte. Le président de la Ligue nationale de rugby, Yann Roubert, a lui aussi pris la plume. Ligue 1+, la plateforme du football français, est également frappée.
Producteurs, réalisateurs, rugbymen et footballeurs dans le même camp que Canal+ : le gouvernement a réussi l'exploit de fédérer contre lui des mondes qui s'ignorent d'ordinaire.
Chantage ? Non, arithmétique
Les adversaires de Canal+ crieront au chantage. Une entreprise qui perd 200 millions d'euros sur un marché à peine rentable coupe dans ses dépenses ou disparaît. Canal+, présent dans quelque 70 pays avec 40 millions d'abonnés, a déjà prévenu qu'il accélérerait son déploiement international. Le risque n'est pas que Canal+ meure. Le risque, c'est qu'il regarde ailleurs, et que la France perde le seul acteur qui finançait encore massivement son cinéma.
Nouméa, spectatrice d'un gâchis parisien
En Nouvelle-Calédonie, la TVA métropolitaine ne s'applique pas : le territoire vit sous le régime de sa propre taxe générale sur la consommation. Les abonnés calédoniens ne verront donc pas la hausse sur leur facture. Ils la paieront autrement, car les films français qui font la valeur de leur abonnement se financent à Paris, et c'est ce robinet que Bercy s'apprête à fermer.
La balle dans le camp des députés
Le projet de loi de finances est à l'Assemblée depuis le 6 octobre, et le Parlement a 70 jours pour l'examiner. Les députés diront s'ils préfèrent 200 millions d'euros de recettes théoriques, amputées des abonnés perdus et des emplois supprimés, ou le premier financeur du cinéma français. Ils diront surtout s'ils acceptent qu'un budget serve à régler des comptes avec une chaîne d'info. Rien n'est voté. Tout reste à sauver.
À suivre.



