Trafic de cocaïne dans le Pacifique : les routes du thon exploitées par les réseaux criminels internationaux

Résumé IA
Un rapport de l'Agence des pêches du Forum des îles du Pacifique révèle que les réseaux criminels internationaux exploitent les routes du thon pour acheminer de la cocaïne vers l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les États insulaires. Des saisies récentes aux Fidji et en Polynésie française illustrent l'ampleur du phénomène.
Les routes maritimes du Pacifique sont devenues un axe stratégique pour les trafiquants internationaux de cocaïne. Un nouveau rapport de l’Agence des pêches du Forum des îles du Pacifique révèle comment les organisations criminelles exploitent les navires de pêche, les cargaisons de thon et l’immensité des espaces océaniques pour acheminer la drogue vers l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États insulaires.
Le Pacifique, nouveau terrain de jeu des narcotrafiquants
Longtemps considérées comme des espaces relativement éloignés des grandes routes du narcotrafic, les eaux du Pacifique Sud sont désormais au cœur des préoccupations des autorités régionales.
Selon un rapport de la Pacific Islands Forum Fisheries Agency (FFA), les organisations criminelles internationales utilisent les circuits commerciaux légitimes de la pêche au thon pour dissimuler leurs activités.
Navires de pêche, conteneurs frigorifiques, bateaux ravitailleurs et infrastructures portuaires constituent autant de moyens susceptibles d'être détournés pour transporter de la cocaïne depuis l'Amérique du Sud.
Cette évolution intervient dans un contexte d'explosion de la production mondiale. D'après l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 4 100 tonnes de cocaïne pure ont été produites en 2024, soit près de quatre fois le volume enregistré dix ans auparavant.
Une production massive qui pousse les réseaux criminels à diversifier leurs itinéraires et à exploiter de nouveaux territoires.
Fidji : une saisie historique de 2,64 tonnes de cocaïne
L'ampleur du phénomène s'est notamment illustrée aux Fidji. En janvier 2026, les forces de police fidjiennes ont intercepté 2,64 tonnes de cocaïne lors d'une opération menée près de Vatia, au nord-ouest de l'île de Viti Levu.
Six hommes ont été arrêtés, dont quatre ressortissants équatoriens et deux Fidjiens.
Selon les enquêteurs, la drogue aurait été transportée à bord d'un navire semi-submersible avant d'être transférée sur une embarcation locale pour rejoindre la côte.
Le ministre fidjien chargé de la Police, Ioane Naivalurua, a présenté cette saisie comme un avertissement sur les capacités des réseaux criminels internationaux à pénétrer les espaces maritimes du Pacifique.
Lors d'un sommet régional consacré à la criminalité transnationale, il a appelé les États océaniens à renforcer leur coopération policière et leurs dispositifs de surveillance.
Polynésie française : plus de 14 tonnes interceptées en six semaines
Le phénomène dépasse largement les frontières fidjiennes.
Selon les éléments rapportés par la FFA, plus de 14 tonnes de cocaïne auraient été saisies au cours des six premières semaines de 2026, lors d'opérations en haute mer ou à bord de navires présents dans les ports.
Une part importante de ces interventions aurait eu lieu dans les eaux de la Polynésie française ou à proximité.
Ces chiffres illustrent la place prise par les espaces océaniques français dans la lutte contre les trafics internationaux.
La surveillance de zones maritimes gigantesques représente cependant un défi permanent pour les autorités, confrontées à des moyens de transport toujours plus diversifiés.
Des cargaisons de cocaïne échouées sur les récifs des îles du Pacifique
Les découvertes de stupéfiants se multiplient également dans des archipels particulièrement isolés.
Aux Îles Cook, environ 26 kilogrammes de cocaïne auraient été retrouvés sur un récif de Mitiaro.
Aux Îles Marshall, plusieurs paquets contenant de la drogue ont été découverts sur les plages et récifs des atolls de Wotho, Arno, Jaluit, Ailuk et Ailinglaplap.
Le rapport souligne une augmentation de ces découvertes en 2025.
Certains colis auraient même été retrouvés attachés à des bouées équipées de dispositifs satellitaires, semblables à ceux utilisés par les flottes thonières pour suivre leurs dispositifs de concentration de poissons.
Depuis 2024, huit embarcations soupçonnées d'avoir servi au trafic de drogue auraient également dérivé jusqu'aux côtes du Pacifique occidental, notamment aux Îles Marshall et aux Îles Salomon.
Ces découvertes révèlent les difficultés rencontrées pour contrôler les mouvements maritimes dans une région composée de milliers d'îles et d'atolls dispersés.
Le commerce international du thon dans le viseur des trafiquants
L'une des principales préoccupations du rapport concerne l'utilisation des chaînes d'approvisionnement du secteur thonier.
L'Équateur, important producteur et exportateur de thon, est identifié comme un point de transit significatif du trafic international de cocaïne.
Deux affaires illustrent cette méthode :
En 2023, les autorités espagnoles ont saisi 7,5 tonnes de cocaïne dissimulées dans une cargaison de thon congelé destinée au marché européen.
En mars 2025, la police italienne a découvert 250 kilogrammes de cocaïne dans un conteneur transportant des conserves de thon en provenance d'Équateur.
Avec plus de 500 000 tonnes de thon exportées chaque année, l'Équateur dispose de réseaux logistiques internationaux particulièrement développés. Ces circuits commerciaux offrent aux organisations criminelles des possibilités de dissimulation au sein de flux de marchandises parfaitement légaux.
Le rapport précise également que certains grands navires de pêche, notamment les thoniers senneurs et les palangriers, peuvent être utilisés comme points de ravitaillement en mer pour des vedettes rapides ou des embarcations semi-submersibles.
Il ne s'agit pas d'une mise en cause générale de l'industrie thonière, mais bien de l'exploitation de ses infrastructures par des réseaux criminels organisés.
Des pêcheurs soumis aux menaces et à l'extorsion
Au-delà du transport de stupéfiants, les organisations criminelles exercent également des pressions sur les professionnels de la pêche.
En Équateur, des pêcheurs auraient été victimes de menaces, de tentatives d'extorsion et de contraintes visant à les faire participer au transport de drogue.
Ces pratiques fragilisent les communautés côtières et menacent les entreprises respectant les règles du commerce international.
Le directeur du Pacific Fusion Centre, Viliame Bovoro, a récemment alerté sur l'infiltration des chaînes d'approvisionnement légitimes par les réseaux criminels.
Selon lui, la lutte contre ces organisations doit aussi viser leurs circuits financiers et les intermédiaires facilitant leurs opérations.
Nouvelle-Calédonie : une menace régionale qui appelle à la vigilance
Pour la Nouvelle-Calédonie, située au cœur du Pacifique Sud, cette évolution des routes du narcotrafic constitue un enjeu de sécurité à surveiller. Le territoire se trouve dans un environnement maritime connecté aux grands circuits commerciaux régionaux, notamment ceux de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et des États insulaires.
Si le rapport ne démontre pas que les filières thonières calédoniennes sont directement utilisées pour transporter de la cocaïne, il souligne les vulnérabilités communes aux territoires du Pacifique : immensité des zones maritimes, éloignement des îles, multiplication des mouvements de navires et difficultés de contrôle.
La présence française dans la région, à travers ses moyens militaires, douaniers et de surveillance maritime, représente à cet égard un élément important des dispositifs de lutte contre les trafics transnationaux.
La coopération avec les États voisins apparaît également essentielle pour détecter les cargaisons suspectes et identifier les réseaux internationaux.
Un trafic appelé à durer
Les conclusions de la FFA dressent un constat préoccupant. La hausse de la production mondiale de cocaïne, les profits considérables générés par ce commerce et l'existence de réseaux criminels déjà structurés laissent craindre une utilisation durable des routes maritimes du Pacifique.
Pour les États insulaires, les conséquences dépassent la seule question des saisies de stupéfiants.
La sécurité des populations, l'intégrité des circuits commerciaux, les revenus de la pêche et la stabilité économique des territoires sont également concernés.
Face à des organisations criminelles capables d'exploiter les échanges internationaux et les particularités géographiques de l'Océanie, la coordination entre les autorités nationales, les services de renseignement et les forces de surveillance maritime devient un enjeu majeur.
Le Pacifique n'est plus seulement un espace de transit occasionnel : les découvertes successives montrent qu'il est désormais intégré aux itinéraires du trafic international de cocaïne.


