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Au delà du récif

Démissions refusées : quand Emmanuel Macron ne laisse pas partir ses ministres

20 octobre 2026 à 06:30
10 min de lecture
Démissions refusées : quand Emmanuel Macron ne laisse pas partir ses ministres

Résumé IA

Depuis 2017, Emmanuel Macron refuse régulièrement les démissions de ses ministres, comme celles de Gérard Collomb, Élisabeth Borne ou Gérald Darmanin. Le 19 octobre 2026, le président refuse celle de Laurent Nuñez après les émeutes du 17 octobre, invoquant la continuité du commandement. Le ministre de l'Intérieur, qui reconnaît un « manque d'anticipation », reste à Beauvau.

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Un ministre macroniste, ça ne démissionne pas, ou pas tout de suite. Surtout à Beauvau. Si la pratique ne date pas d’Emmanuel Macron, de nombreuses démissions ont été refusées depuis 2017, avant celle de Laurent Nuñez. Petit rappel historique et tour d'horizon.

Humbert Angleys19/10/2026

Le président de la République, Emmanuel Macron.

Le président de la République, Emmanuel Macron. AFP / © Benoit Tessier / Pool

La fameuse maxime de Jean-Pierre Chevènement a du plomb dans l’aile. « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne », lance-t-il en février 1983, en désaccord avec le tournant de la rigueur. Le ministre de la Recherche et de l’Industrie présente effectivement sa démission, mais accepte, à la demande de François Mitterrand, de différer son départ jusqu’aux élections municipales de mars. Huit ans plus tard, devenu ministre de la Défense, il démissionne à nouveau, en désaccord avec l’engagement militaire de la France dans la guerre du Golfe, et quitte l’hôtel de Brienne.

Si l’on devait actualiser la sentence, sous Emmanuel Macron, un ministre, ça ouvre sa gueule, ça ne démissionne pas toujours, et ça se voit souvent refuser sa démission. Une manière pour le chef de l’État de conserver la maîtrise de son gouvernement, mais aussi de vider parfois de sa portée la reconnaissance d’une responsabilité politique.

Sous la Ve République, quelques fameux précédents

La pratique n’est pas nouvelle : en octobre 1962, après l’adoption d’une motion de censure, Georges Pompidou présente la démission de son gouvernement au général de Gaulle. Le président refuse de l’accepter immédiatement, dissout l’Assemblée nationale et attend le 28 novembre, après les élections législatives qui donnent une nette victoire aux gaullistes de l’UNR-UDT et à leurs alliés, pour l’entériner… et renommer aussitôt Pompidou à Matignon.

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« Le président de la République n’a pas le pouvoir de refuser une démission », chuinte Valéry Giscard d’Estaing le 16 juin 1976, interrogé par Jacques Chancel sur une éventuelle démission de Jacques Chirac, son Premier ministre depuis deux ans. Le chef de l’État nuance toutefois son propos : « Il peut peut-être faire pression en indiquant que les circonstances ne lui paraissent pas favorables pour une telle décision. »Quelques semaines plus tard, le 26 juillet, Jacques Chirac lui remet précisément sa démission… et Giscard lui demande de la différer, pour ne pas provoquer une crise gouvernementale en pleines vacances d’été. L’Élysée veut éviter une « crise balnéaire », selon l’expression rapportée à l’époque. Tenue secrète un temps, la démission ne sera effective que le 25 août : Raymond Barre succède à Jacques Chirac rue de Varenne.

Matignon n’a pas le monopole de la démission refusée : François Mitterrand a ainsi retenu Jack Lang, son ministre de la Culture, à deux reprises. En juin 1981, quelques jours seulement après sa nomination, Lang lui présente sa démission à la suite du meurtre commis par son frère dans un bar de Nancy, mais Mitterrand la refuse. Rebelote en 1985 : le ministre conteste les projets de privatisation de chaînes de télévision et les avantages accordés à la future Cinq de Silvio Berlusconi, mais le président le retient une nouvelle fois, invoquant la solidarité gouvernementale à l’approche des élections législatives de 1986.

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François Hollande s’est aussi risqué à l’exercice : en novembre 2012, Arnaud Montebourg, désavoué sur son projet de nationalisation temporaire lors de la crise de Florange, lui présente sa démission. Le chef de l’État obtient de son ministre du Redressement productif qu’il reste en fonction. « Je me suis laissé convaincre qu’il y avait encore une chance », confiera Montebourg. Devenu ministre de l’Économie, il ne quittera le gouvernement qu’en août 2014, après avoir publiquement contesté la politique économique de l’exécutif et provoqué une crise gouvernementale.

Macron ou le refus de la démission

Est-ce un effet d’optique ? Les démissions sans conséquence sont-elles davantage rendues publiques ? Ou s’agit-il d’une véritable tendance imputable à Emmanuel Macron ? Difficile d’établir des statistiques officielles, mais depuis 2017, les épisodes de vrais-faux départs se sont multipliés.

Octobre 2018 : Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur et soutien de la première heure d’Emmanuel Macron, voit le président lui refuser sa démission le 1er octobre. Collomb, qui souhaite préparer son retour à Lyon, insiste, réitère publiquement sa demande et obtient gain de cause le lendemain. Le président n’a réussi à le retenir que vingt-quatre heures. Lors de sa passation de pouvoir glaciale avec Édouard Philippe, Collomb lance son célèbre sombre avertissement : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on ne vive face à face. »

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Mars 2019 : Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, reste en poste malgré les appels à sa démission après les violences et les pillages sur les Champs-Élysées, lors de l’acte XVIII des Gilets jaunes, le 16 mars. C’est le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, qui est démis de ses fonctions deux jours plus tard et remplacé par Didier Lallement.

Ce même Didier Lallement sera auditionné le 9 juin 2022 au Sénat sur le fiasco de la finale de la Ligue des champions, disputée le 28 mai au Stade de France. Le préfet de police assume « en totalité la responsabilité de la gestion policière » de cette soirée. Gérald Darmanin, son ministre de tutelle, ne démissionne pas. Didier Lallement quitte ses fonctions « à sa demande », selon les termes du décret, le 21 juillet seulement, et laisse entendre que son départ aurait été décidé avant les incidents du Stade de France. Il est remplacé par le coordinateur national du renseignement, un certain Laurent Nuñez.

Juin 2022 : Élisabeth Borne remet la démission de son gouvernement le 21 juin, après les élections législatives qui ont privé la majorité présidentielle de sa majorité absolue. Cette démission n’en est pas vraiment une : il s’agit d’un simple usage politique. Le président de la République la refuse et maintient Borne à Matignon, où elle restera jusqu’en janvier 2024.

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Décembre 2023 : Gérald Darmanin présente sa démission le 11 décembre, après le rejet préalable de son projet de loi immigration par l’Assemblée nationale. Le ministre de l’Intérieur vient de subir un revers politique majeur. « J’ai présenté ma démission. Le président de la République l’a refusée », explique-t-il le soir même sur TF1 : « Je suis un homme d’honneur et le Parlement compte. Il fallait que le président tranche. Il a tranché. » Gérald Darmanin reste à son poste et poursuit la bataille parlementaire.

Décembre 2023 : Sylvie Retailleau, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, présente à son tour sa démission à Emmanuel Macron le 20 décembre, en marge du Conseil des ministres. Elle conteste les dispositions de la loi immigration votée la veille, particulièrement celles qui concernent les étudiants étrangers. Sa démission est refusée mais elle reçoit des assurances du président et d’Élisabeth Borne sur la révision de certaines mesures, si elles ne sont pas censurées par le Conseil constitutionnel. Les Sages les censurent le 25 janvier 2024, notamment la caution de retour imposée aux étudiants étrangers, le durcissement du contrôle de leurs études et les dispositions sur la majoration de leurs droits d’inscription.

Juillet 2024 : Gabriel Attal remet sa démission au lendemain des élections législatives anticipées, le 8 juillet. Emmanuel Macron la refuse d’abord, invoquant la nécessité d’assurer la stabilité du pays, avant de l’accepter huit jours plus tard, le 16 juillet. Attal reste à Matignon comme Premier ministre démissionnaire, chargé d’expédier les affaires courantes, notamment pendant les Jeux olympiques. Michel Barnier ne le remplace que le 5 septembre, près de deux mois après le scrutin.

Octobre 2025 : Sébastien Lecornu démissionne le 6 octobre, estimant que les conditions ne sont plus réunies pour gouverner, moins de vingt-quatre heures après l’annonce de la composition de son gouvernement. Emmanuel Macron accepte la démission… avant de le renommer quatre jours plus tard à Matignon, en lui demandant de former une nouvelle équipe. Un cas de figure inédit en Macronie !

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Juillet 2026 : Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité et des Négociations internationales sur le climat et la nature, annonce le 22 juillet qu’elle va présenter sa démission à Emmanuel Macron, en désaccord avec la loi d’urgence agricole, notamment sur la réintroduction de l’acétamipride. La veille, elle a fait part de son intention de partir au Premier ministre. Le président de la République lui demande de poursuivre sa mission, ce qu’elle accepte, tout en maintenant son opposition au texte. La ministre affirme avoir obtenu des garanties sur plusieurs dossiers environnementaux, notamment la réduction du cadmium, la protection des captages d’eau potable et le pilotage d’un plan d’accélération de l’adaptation au changement climatique.

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Octobre 2026 : Laurent Nuñez présente à son tour sa démission au président de la République, après les émeutes, les violences et les pillages du 17 octobre. Dans un communiqué publié ce lundi 19 octobre, l’Élysée la refuse, invoquant « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel ». Emmanuel Macron reconnaît néanmoins « les défaillances d’anticipation et de renseignement » et demande le déploiement de « nouveaux modes d’action » contre les casseurs. Dans la matinale de France Inter, Laurent Nuñez admet un « manque d’anticipation » et reconnaît une « perte de contrôle » des forces de l’ordre dans certaines grandes villes. « J’ai remis ma démission parce que je suis responsable de tout ce qui se passe », affirme le ministre de l’Intérieur, qui assurait la veille que le dispositif policier n’avait pas été « sous-dimensionné ». Comme Gérald Darmanin avant lui, il reste donc à Beauvau… pour l’instant.

Un départ unilatéral, deux démissions acceptées et un refus de rempiler

Fortunes diverses : Nicolas Hulot a démissionné sans crier gare, Bruno Retailleau a décampé sans même avoir à formaliser son départ, mais deux autres ministres macronistes ont toutefois vu leur démission acceptée.

Août 2018 : Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, annonce sa démission en direct sur France Inter le 28 août, sans avoir prévenu Emmanuel Macron ni Édouard Philippe. Un choc qui surprend jusqu’aux journalistes chargés de l’interroger, Nicolas Demorand et Léa Salamé, qui lui lance : « Vous êtes sérieux, là ? » et parlera d’un « moment de grâce » – formule qu’elle dira regretter. Même ses collaborateurs et son épouse n’étaient pas au courant de cette décision ; Macron prend acte du choix de cet « homme libre » et Hulot quitte effectivement le gouvernement.

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Juillet 2019 : François de Rugy, qui a succédé à Nicolas Hulot, présente sa démission le 16 juillet, quelques jours après des révélations de Mediapart sur de fastueux dîners organisés lorsqu’il présidait l’Assemblée nationale, mais aussi sur des dépenses liées à son logement de fonction ministériel. Le ministre dénonce un « lynchage médiatique » et explique vouloir se défendre face aux accusations dont il fait l’objet.

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Décembre 2023 : Aurélien Rousseau, ministre de la Santé et de la Prévention, remet sa démission à Élisabeth Borne après l’adoption de la loi immigration. Contrairement à Sylvie Retailleau, qui contestait le même texte, il obtient son départ, non sans quelques heures de confusion et de démentis. Un décret du 20 décembre met fin à ses fonctions « à sa demande ».

Octobre 2025 : Bruno Retailleau, reconduit à Beauvau dans le premier gouvernement Lecornu, conteste publiquement le casting de l’exécutif, notamment le retour de Bruno Le Maire, nommé aux Armées, ainsi que celui d’Éric Woerth. « La composition du gouvernement ne reflète pas la rupture promise », dénonce-t-il le soir du 5 octobre. Sébastien Lecornu démissionne le lendemain, entraînant la chute de son gouvernement, et Bruno Retailleau, président des Républicains, refuse ensuite de participer à la nouvelle équipe. Il est remplacé par… Laurent Nuñez !