Nickel : Bruxelles abat ses cartes

Résumé IA
Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne, présente lundi devant le Congrès un plan pour le nickel calédonien, comprenant des financements pour l’énergie, la formation et les infrastructures, et signe un protocole avec le gouvernement. Le groupe Kanaky NC boycotte son discours, une seule élue, Doriane Tjibaou, y assistant.
Vingt-cinq minutes de discours, des chiffres précis et un message limpide : Bruxelles veut le nickel calédonien, mais promet de ne rien prendre de force.
Devant le Congrès, Stéphane Séjourné a mis l’Europe face à ses retards et la Calédonie face à ses responsabilités.
Une relation trop longtemps négligée
Il a commencé par la coutume. Avant les milliards, avant le nickel, le vice-président exécutif de la Commission européenne a raconté son passage au Sénat coutumier. Ici, on ne vient pas les mains vides. Ici, la parole donnée engage.
« Ici, la Terre n’est pas seulement un sol, c’est un lien. »
La formule a posé le décor. Le reste du discours, prononcé lundi devant les élus du Congrès, a été d’une tout autre nature : des montants, des calendriers, des projets. Et un aveu rare dans la bouche d’un responsable bruxellois.
Un hémicycle pourtant clairsemé. Comme il l’avait annoncé dimanche 18 octobre, le groupe Kanaky NC a boycotté le discours du vice-président exécutif de la Commission européenne.
Son président de groupe, Pierre Chanel Tutugoro, s’en est expliqué dans un communiqué de presse. Pour les indépendantistes, la venue du commissaire européen constitue la « dernière pièce du puzzle » d’une stratégie française et européenne qu’ils jugent mortifère pour le pays.
Dix-huit élus du groupe manquaient donc à l’appel. Une seule exception dans leurs rangs : Doriane Tjibaou, maire de Hienghène et présidente de l’Association des maires de Nouvelle-Calédonie, a fait le choix d’être présente.
Le groupe UNI a suivi la même ligne. Ses sept élus ont pratiqué la politique de la chaise vide.
Le contraste est saisissant. Un commissaire venu de Bruxelles se plie aux règles de la coutume, quand une partie des élus du pays refuse simplement d’écouter ce qu’il a à proposer.
17 000 kilomètres séparent Bruxelles de Nouméa. Pourtant, a rappelé Stéphane Séjourné, les Calédoniens sont des citoyens français, donc des citoyens européens. Le lien existe. Il a simplement été laissé en friche.
La Nouvelle-Calédonie n’appartient ni au territoire de l’Union ni à son marché intérieur. Elle relève du statut de pays et territoire d’outre-mer (PTOM), comme la Polynésie française, Wallis-et-Futuna ou le Groenland. Un statut hérité de l’histoire, pensé pour respecter les identités de chacun.
Mais à force de respecter les distances, on finit par les creuser. Le commissaire l’a reconnu sans détour : « Nous nous sommes trop peu parlé. »
Le monde, lui, n’a pas attendu. Guerre en Ukraine, restrictions sur les exportations de matières premières imposées par certains pays, rivalités croissantes dans le Pacifique, perturbations commerciales. Pour Stéphane Séjourné, Européens et Calédoniens font face au même impératif : décider par eux-mêmes, produire chez eux, créer de la richesse et résister aux pressions.
Un discours de souveraineté, donc. Et un constat lucide sur un territoire éprouvé par la crise du nickel et par les violences de 2024, qui ont profondément fragilisé son économie.
Énergie, formation, infrastructures : du concret, chiffré
Premier chantier : l’énergie. Son coût plombe l’industrie, en Europe comme sur le Caillou. Depuis 2023, l’Union finance déjà un programme de près de 32 millions d’euros, soit 3,7 milliards de francs CFP, pour les énergies renouvelables, la modernisation du réseau électrique et la décarbonation de l’industrie.
Plus ambitieux encore, un projet de station de transfert d’énergie par pompage, destiné à mieux stocker l’électricité et à sécuriser l’approvisionnement du territoire. Coût estimé : 400 millions d’euros. Pour ce type d’investissement, Bruxelles entend mobiliser les institutions financières. Le vice-président de la Banque européenne d’investissement est attendu en Nouvelle-Calédonie début décembre.
Deuxième chantier, la jeunesse.
Un nouveau programme de 5 millions d’euros, près de 600 millions de francs CFP, sera consacré à la formation professionnelle, à l’insertion et à la cohésion sociale. La convention de financement doit être signée à l’Université de la Nouvelle-Calédonie durant la visite, pour une mise en œuvre dès le premier trimestre 2027.
La question posée par le commissaire est simple : qui occupera les emplois que l’on veut créer ? Et il a renvoyé la balle aux élus. À eux de faire en sorte que cet argent profite réellement aux Calédoniens, avec des qualifications adaptées aux projets du territoire. L’aide européenne n’est pas un dû. C’est un levier, qui exige des résultats.
Troisième chantier, les grandes infrastructures. Dans sa proposition de budget pour 2028-2034, la Commission a proposé de doubler l’enveloppe des PTOM, de 500 millions à 1 milliard d’euros. Un choix que Stéphane Séjourné dit avoir défendu personnellement.
Rien n’est acquis. Le texte est en négociation entre les États membres et le Parlement européen, et certains réclament déjà des coupes. Le commissaire a donc appelé les responsables calédoniens à l’aider à convaincre.
Plusieurs pistes sont à l’étude : un pôle de maintenance et de réparation navale au port autonome, un pôle de maintenance aéronautique doublé d’une filière de formation aux métiers de l’aviation, et un câble sous-marin reliant la Nouvelle-Calédonie au reste du Pacifique et à l’Asie. Objectif affiché : une économie plus diversifiée, moins vulnérable, où le nickel reste un pilier sans être le seul.
Nickel : l’Europe face à la dépendance chinoise
C’est le cœur du discours. D’un côté, une industrie présente depuis 150 ans, qui a façonné le pays et traverse une crise sans précédent : concurrence internationale exacerbée, prix effondrés, coûts de production écrasants, des milliers d’emplois directs et indirects menacés.
De l’autre, une Europe qui a compris, un peu tard, le prix de sa naïveté.
Les restrictions chinoises sur les terres rares ont montré comment une dépendance devient une vulnérabilité. Pour Bruxelles, le scénario ne doit pas se reproduire avec le nickel, indispensable aux batteries et à de nombreuses technologies industrielles. La loi européenne sur les matières premières critiques fixe désormais un cap : qu’aucun pays tiers ne fournisse plus de 65 % de la consommation annuelle européenne d’une matière critique.
Une première étape a été franchie l’an dernier avec la sélection d’un projet calédonien parmi les projets stratégiques européens. La seconde arrive : un protocole d’accord entre la Commission et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie sur les chaînes de valeur durables, signé le lendemain avec le président du gouvernement, Milakulo Tukumuli.
Concrètement, trois engagements. Rapprocher les producteurs calédoniens des industriels européens, notamment via un futur centre européen des matières premières critiques. Accompagner les investissements, grâce à une équipe dédiée à Bruxelles et à 500 000 euros d’études déjà fléchés, débloqués si des projets aboutissent. Enfin, inscrire le partenariat dans la durée, au moins jusqu’à la fin du mandat du commissaire, fin 2029.
Le commissaire a tenu à couper court aux procès d’intention. Quinze autres pays ont signé des accords comparables, et la pression vient plutôt de ceux qui veulent signer vite. Il a cité le Groenland et l’Afrique du Sud, où une usine de transformation financée doit créer plusieurs centaines d’emplois.
Surtout, l’Europe ne demande pas aux Calédoniens de céder la maîtrise de leurs ressources. Le texte n’est pas un contrat d’exclusivité, mais un cadre de rapprochement. Les décisions restent celles du territoire. En revanche, Stéphane Séjourné a opposé la méthode européenne, normes environnementales strictes et valeur ajoutée locale, aux pratiques agressives de certains pays, dont la position dominante a, selon lui, fragilisé la filière calédonienne.
Le message dépasse le nickel. Bruxelles voit la Nouvelle-Calédonie comme un partenaire pour l’Europe dans le Pacifique, aux côtés des autres territoires français. Le programme régional PROTEGE, doté de 36 millions d’euros, a déjà financé 650 actions dans les PTOM du Pacifique, sur l’eau, l’agriculture, la pêche ou les espèces envahissantes. Un projet calédonien vient aussi d’être retenu dans le cadre de BEST LIFE 2030. Et des études portent sur la valorisation des scories de nickel chez les voisins du territoire.
Pour conclure, le commissaire est revenu à la coutume, avec un proverbe paicî : « On reconnaît les arbres à leurs fruits. »
Les graines sont plantées. Reste à voir ce qui poussera.


