La coupure du dimanche 21 décembre 2025 n’a pas seulement plongé des milliers de foyers dans le noir.
Elle a surtout ravivé une colère sourde et un sentiment d’abandon face à un service public jugé de plus en plus fragile.
Une panne technique révélatrice d’une dette énergétique accumulée
Le dimanche 21 décembre 2025, peu avant 15 heures, une avarie technique sur une cellule du poste de Doniambo a provoqué une coupure généralisée de l’alimentation électrique sur la Grande Terre. Nouméa, Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta ont été directement touchées, confirmant un ressenti largement partagé par la population : les coupures se multiplient et gagnent en ampleur.
Selon l’analyse présentée par Enercal, l’équipement concerné était pourtant à jour de son plan de maintenance, réalisé par un expert du constructeur Schneider. Mais le poste de Doniambo reste un ouvrage ancien, dont les travaux de fiabilisation ont été repoussés ces dernières années, faute de moyens financiers suffisants. En toile de fond, un sujet devenu central : la dette technique liée à l’absence de remboursement des sommes dues par la Nouvelle-Calédonie à Enercal.
Ce poste constitue un nœud stratégique du réseau. Il assure la connexion entre le réseau public de transport et le site industriel de Doniambo, notamment la Centrale Accostée Temporaire (CAT). Lors de l’élimination du défaut, la CAT a été isolée du reste du réseau, provoquant un déséquilibre immédiat.
En pleine journée, la distribution publique particuliers et professionnels hors métallurgie repose quasi exclusivement sur des énergies renouvelables intermittentes. Privé de l’apport stabilisateur de la CAT, le réseau n’a pas tenu. Résultat : arrêt de la centrale elle-même, fours non alimentés et black-out généralisé.
En milieu de soirée, le poste 15 kV a pu être remis sous tension après isolement de la cellule défectueuse. Techniquement, l’incident est clos. Politiquement et structurellement, il est loin de l’être.
Coupures en hausse : un réseau sous pression permanente
Contrairement à une idée répandue, la majorité des coupures électriques ne sont pas liées à des défaillances internes. Enercal rappelle que les causes habituelles sont souvent externes : chutes d’arbres sur les lignes, feux de brousse, actes de vandalisme, accidents de la route ou aléas techniques ponctuels.
Pour limiter ces risques, des mesures préventives existent : élagage, entretien régulier des réseaux, maintenance, actions de prévention routière. Mais aucun gestionnaire sérieux ne prétend pouvoir réduire ces risques à zéro.
Le problème est ailleurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur la zone Nouméa Grand Nouméa, on constatait historiquement environ deux coupures par an. En 2024 et 2025, ce chiffre est passé à quatre coupures annuelles, avec des impacts touchant presque systématiquement l’ensemble de la Grande Terre.
Les causes sont identifiées et documentées. Les deux premiers événements de janvier 2024 sont liés à des incidents électriques sur les fours de la SLN. Quatre autres coupures résultent de la mise hors tension ou de l’exploitation en mode dégradé de la ligne Prony–Ducos. Enfin, l’événement de décembre 2025 est directement rattaché à la dette technique accumulée.
Le retour à la normale, quant à lui, dépend de nombreux paramètres : proximité du défaut, niveau de maillage du réseau local, moyens de secours mobilisables et nature du distributeur. Enercal, en assurant à la fois le transport et la distribution, parvient généralement à réalimenter ses clients plus rapidement. Mais cette efficacité opérationnelle ne suffit plus à masquer les fragilités structurelles.
Factures élevées, solutions provisoires et crise de confiance durable
Sur les réseaux sociaux, la réaction a été immédiate et sans détour. Lassitude, colère et incompréhension dominent. Beaucoup dénoncent un paradoxe devenu insupportable : une électricité parmi les plus chères du Pacifique, pour un service perçu comme de plus en plus instable.
Les conséquences sont très concrètes. Commerces contraints de fermer, pertes de produits frais, ascenseurs bloqués, circulation perturbée, activités professionnelles interrompues.
Derrière ces pannes répétées se cache une question de fond : celle du modèle énergétique calédonien. Aujourd’hui, une part significative de la production repose sur une Centrale Accostée Temporaire, installée au quai de Doniambo. Une solution pensée comme transitoire, devenue au fil des ans un pilier permanent du système électrique.
Le contraste est saisissant. Depuis près de quinze ans, la Nouvelle-Calédonie anticipe ses besoins énergétiques, multiplie les études, les schémas directeurs et les scénarios prospectifs. Des milliards ont été investis, des projets industriels lourds ont vu le jour. Et pourtant, en 2025, le territoire dépend toujours d’une centrale flottante amarrée dans le lagon pour garantir son équilibre électrique.
Lors de la réunion du 23 décembre 2025, Christopher Gygès, membre du gouvernement en charge de l’énergie, a salué la qualité de l’analyse fournie par Enercal et proposé des rencontres plus régulières entre l’exécutif et les opérateurs. Une démarche nécessaire, mais qui ne suffira pas, à elle seule, à combler le fossé de confiance.
Car au-delà de la panne du jour, c’est la répétition qui inquiète. À chaque incident, les Calédoniens attendent autre chose qu’un simple rétablissement du courant : ils réclament des réponses structurelles, une vision claire et une planification assumée.
L’électricité n’est pas un service accessoire. C’est une infrastructure vitale. Lorsqu’elle devient instable, c’est toute l’organisation du territoire qui vacille. La coupure du 21 décembre n’est pas un accident isolé. Elle est le symptôme d’un système bâti sur l’urgence, où le provisoire s’est installé durablement.
La véritable question n’est donc plus de savoir quand la lumière se rallumera, mais combien de temps encore la Nouvelle-Calédonie pourra fonctionner avec un modèle énergétique sans visibilité, sans marges et sans stratégie pleinement assumée.

















