Depuis plusieurs mois, le débat politique en Nouvelle-Calédonie est de plus en plus parasité par une lecture volontairement tronquée de l’Accord de Nouméa. À entendre certains discours, cet accord aurait contenu, dès son origine, une promesse implicite d’indépendance automatique, presque mécanique, dès lors que le processus serait engagé jusqu’à son terme. Cette interprétation, souvent reprise sans nuance sur la scène internationale, ne correspond pourtant ni à la lettre ni à l’esprit du texte signé en 1998.
L’accord de Nouméa n’a jamais été conçu comme un chèque en blanc. Il s’agit au contraire d’un contrat politique précis, équilibré, exigeant, fondé sur une logique de compromis et de responsabilité partagée entre l’ensemble des partenaires.
Ce que disait réellement l’accord de Nouméa
L’accord reposait sur une architecture claire : la reconnaissance d’une histoire et d’une identité, une émancipation progressive à travers des transferts de compétences, puis une consultation démocratique du peuple calédonien. Trois référendums étaient prévus. Ils ont eu lieu. Mais l’un des points les plus structurants du texte, trop souvent oublié aujourd’hui, résidait dans la suite du processus.
Il était explicitement prévu qu’à l’issue des consultations, quelles qu’en soient les conclusions, les partenaires se retrouvent pour analyser la situation ainsi créée et envisager ensemble les évolutions institutionnelles possibles. Cette séquence n’avait rien d’accessoire : elle constituait le cœur même de l’accord. Se réunir autour d’une table après la victoire d’un camp sur l’autre n’avait pas pour objet de prolonger l’affrontement, mais précisément de transformer une victoire politique en une victoire collective, partagée, capable de rassembler au-delà des clivages référendaires.
Il n’était écrit nulle part que l’un des camps pourrait décider seul. Il n’était écrit nulle part que gagner autoriserait à imposer. Il n’était écrit nulle part que perdre permettrait d’effacer le cadre commun.
Trois référendums, un résultat, une obligation politique
Les trois référendums ont produit un résultat clair : la Nouvelle-Calédonie n’a pas choisi l’indépendance. Ce fait démocratique, incontestable, ne donne pourtant aucun droit particulier aux loyalistes pour imposer unilatéralement une départementalisation ou un retour pur et simple au droit commun. Et ils ne l’ont pas fait.
En revanche, ce résultat crée une obligation politique majeure pour l’ensemble des acteurs, et notamment pour les indépendantistes : celle de respecter la clause centrale de l’accord, à savoir s’asseoir autour de la table afin d’analyser la situation ainsi créée et de construire collectivement une solution politique nouvelle.
Qui respecte aujourd’hui l’accord de Nouméa ?
Contrairement à une idée largement entretenue, une grande partie des indépendantistes respecte aujourd’hui pleinement l’accord de Nouméa. Ces responsables politiques acceptent le résultat des référendums, reconnaissent que le peuple s’est exprimé et considèrent que la phase suivante ne peut être ni le blocage ni l’affrontement, mais la négociation.
Cette démarche est précisément celle portée par l’UNI-Palika, qui a fait le choix de participer aux discussions, d’assumer des signatures et d’entrer dans une logique de construction collective, conforme à l’esprit du texte fondateur.
Le refus du FLNKS d’analyser la situation créée
Le problème n’est donc pas l’accord de Nouméa en lui-même. Le problème réside dans le refus persistant du FLNKS d’en respecter la totalité, et en particulier la phase qui suit les référendums.
Pour le FLNKS, il n’existe pas de « situation ainsi créée » à analyser. Il n’existe qu’une logique de victoire. Gagner un référendum, ou gagner tout court. Dans cette lecture, le peuple ne choisit réellement que lorsqu’il valide une option prédéterminée. En dehors de ce cadre, le vote devient contestable, la démocratie devient conditionnelle et l’accord de Nouméa perd toute sa substance.
Une discussion qui suppose des reconnaissances réciproques
Toute discussion sérieuse autour de la table prévue par l’accord de Nouméa ne peut aujourd’hui s’ouvrir qu’à une condition préalable : une reconnaissance commune et partagée. Reconnaissance du résultat des référendums, d’abord, car ils constituent un fait démocratique indiscutable. Reconnaissance de la légitimité du peuple kanak, ensuite, dans son histoire, sa culture et ses aspirations. Mais aussi reconnaissance de la légitimité du courant loyaliste, dans toute sa diversité politique et humaine.
C’est précisément cette reconnaissance croisée, loin des postures exclusives, qui permettrait de redonner du sens au dialogue et d’inscrire la discussion dans un cadre apaisé, conforme à l’esprit de l’accord.
Une lecture dangereuse de la démocratie
Refuser ces évidences pose un problème démocratique fondamental. Si le peuple ne peut choisir que lorsqu’il vote dans le sens attendu, alors le vote perd sa valeur. Si perdre autorise à bloquer indéfiniment le processus ou à chercher à imposer par la pression ce qui n’a pas été obtenu dans les urnes, alors le contrat démocratique est rompu.
L’accord de Nouméa n’a jamais prévu une prise de pouvoir par la force, qu’elle soit politique, institutionnelle ou symbolique. Il reposait au contraire sur la reconnaissance mutuelle et l’acceptation du compromis.
Respecter l’accord, c’est accepter la discussion
Respecter l’accord de Nouméa ne signifie pas renoncer à ses convictions. Cela signifie accepter que la démocratie produise parfois des résultats insatisfaisants pour certains, et que la seule issue responsable consiste à discuter, négocier et construire ensemble.
C’est précisément la posture adoptée aujourd’hui par les loyalistes. C’est également celle d’une majorité d’indépendantistes, conscients que l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ne peut se bâtir contre une partie de sa population, ni dans le déni des réalités politiques issues des urnes.
Le choix entre compromis et rupture
La Nouvelle-Calédonie se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Soit elle respecte pleinement l’accord de Nouméa, dans toutes ses dimensions, y compris celle qui impose de se retrouver autour d’une table après les référendums. Soit elle accepte une lecture radicale et partielle du texte, dans laquelle l’accord ne serait valable que tant qu’il mène à une victoire prédéfinie.
Dans le premier cas, une voie de stabilité reste possible. Dans le second, il n’y a que l’impasse. L’accord de Nouméa n’a jamais été conçu comme un instrument de domination. Il a été pensé comme un outil de paix. Le trahir aujourd’hui, ce n’est pas le défendre.


















