Ce qui s’est joué au Congrès de la Nouvelle-Calédonie le 23 décembre 2025 dépasse largement le cadre d’un ajustement technique. Pour financer un dispositif d’aide au logement devenu structurellement déficitaire, la majorité issue des groupes FLNKS, UNI, Éveil océanien et Calédonie ensemble (32 Pour et 14 Abstentions) a acté un changement majeur : le doublement, pour plusieurs années, de la ponction opérée sur le Fonds social de l’habitat (FSH).
Une décision aux conséquences financières lourdes, et surtout politiquement sensibles, car elle touche au cœur du pacte social calédonien : le paritarisme et l’affectation du « 2 % ».
Une aide au logement devenue un poste budgétaire massif
Lors des échanges en séance publique, le gouvernement a reconnu l’ampleur du déséquilibre du dispositif d’aide au logement. Initialement évaluée autour de 800 millions de francs CFP, cette aide représenterait désormais entre 3,5 et 4 milliards par an, selon les chiffres évoqués dans l’hémicycle.
Autrement dit, ce qui était conçu comme un dispositif social ciblé est devenu un poste budgétaire quasi structurant. Un niveau de dépense qui impose, de facto, de trouver des ressources pérennes pour le financer.
Un amendement clé : la ponction portée de 15 % à 30 %
La réponse retenue par la majorité des élus présents s’est matérialisée par un amendement discuté et adopté lors de la séance du 23 décembre. Le rapporteur spécial, Vaimu’a Muliava, l’a rappelé : jusqu’ici, la part du FSH pouvant être affectée au financement de l’aide au logement était plafonnée à 15 %.
L’amendement voté relève ce plafond à 30 % pour les exercices 2026, 2027 et 2028. En clair, la contribution du FSH à l’aide au logement est doublée pour une durée de trois ans afin de combler le déficit.
Qui paie, combien, et pour quoi ?
Le mécanisme est simple mais politiquement sensible.
Le FSH est alimenté par le « 2 % », une contribution assise sur la masse salariale, historiquement sanctuarisée par les partenaires sociaux pour financer l’accession à la propriété et des politiques de logement définies paritairement.
Désormais, une part bien plus importante de cette ressource est redirigée vers l’aide au logement gérée par le gouvernement.
À partir des chiffres cités en séance, l’ordre de grandeur peut être estimé : si 30 % du produit du « 2 % » représentent environ 3,5 à 4 milliards de francs, l’enveloppe globale concernée se situerait entre 11,7 et 13,3 milliards par an. Le passage de 15 % à 30 % correspond donc à un effort supplémentaire de l’ordre de 1,8 à 2 milliards de francs par an, prélevés sur le FSH sur la période 2026–2028.
Autrement dit, pour financer l’aide au logement, ce sont environ deux milliards de francs supplémentaires par an qui sont retirés au fonds paritaire par rapport au plafond initialement prévu.
Le cœur de la contestation est là : une contribution créée par les partenaires sociaux pour préparer l’avenir (logement, accession, stabilité) est désormais utilisée pour financer une dépense courante du gouvernement, transformant un outil paritaire en variable d’ajustement budgétaire au service de politiques sociales assumées par les seuls actifs.
Le point de rupture : la question de la concertation
Au-delà des montants, c’est la méthode qui a cristallisé les tensions. En séance, Pétélo Sao a dénoncé le fait que le gouvernement ait laissé entendre publiquement que la mesure avait été concertée avec le FSH. « On a parlé dans la presse en disant que ça a été concerté avec le FSH », a-t-il relevé, estimant que le problème n’était pas seulement technique, mais bien politique.
Philippe Dunoyer a, de son côté, reconnu que le plafond des 15 % était devenu intenable au regard de l’explosion du dispositif d’aide au logement, tout en soulignant le caractère contraint de la décision.
Mais la fracture s’est accentuée avec l’intervention de Philippe Blaise. L’élu a affirmé avoir contacté directement le FSH et assuré que celui-ci n’avait jamais donné son accord pour que la mesure soit présentée comme concertée. Selon lui, le fonds s’était dit prêt à envisager une contribution exceptionnelle, sous conditions strictes, mais certainement pas une ponction automatique doublée sur plusieurs années.
Deux lectures s’opposent donc frontalement : pour les porteurs de l’amendement, le FSH comprend l’urgence et participe à l’effort ; pour les partenaires sociaux, la décision relève d’un passage en force et d’une présentation contestable de la réalité des échanges.
Une décision aux effets politiques durables
Sur le plan strictement budgétaire, la manœuvre permet de stabiliser, à court terme, le financement de l’aide au logement. Mais politiquement, elle pose une question plus large : peut-on durablement compenser les dérives d’un dispositif en ponctionnant un fonds paritaire construit par accord social ?
Les partenaires sociaux redoutent un précédent. Si le « 2 % » peut être mobilisé aujourd’hui pour combler un déficit, qu’est-ce qui empêcherait demain d’autres redéploiements similaires sur des dispositifs financés par le travail ?
Au fond, le débat ne porte pas sur la légitimité de l’aide au logement, dont chacun reconnaît l’utilité sociale, mais sur le choix opéré pour la financer. Comme l’a résumé un élu en coulisses :
on n’a pas trouvé de nouvelle ressource, on a déplacé la facture.
Et ce déplacement, pour les trois prochaines années au moins, repose sur un prélèvement assis sur le travail, au prix d’une rupture de confiance avec les partenaires sociaux.


















