Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est appelé à la chancellerie du Reich par le président allemand, le maréchal Paul von Hindenburg. À 86 ans, le chef de l’État confie le gouvernement à un homme de 43 ans, chef du Parti national-socialiste allemand (NSDAP), pourtant minoritaire dans le pays. Cette décision marque l’un des basculements politiques les plus lourds de conséquences du XXᵉ siècle.
Contrairement à une idée encore répandue, Hitler n’accède pas au pouvoir par un vote massif du peuple allemand. Son parti n’a jamais recueilli la majorité absolue des suffrages avant janvier 1933. Son arrivée à la tête du gouvernement est le produit d’un calcul cynique des élites conservatrices, persuadées de pouvoir instrumentaliser le chef nazi pour restaurer l’ordre et neutraliser la gauche.
Une République de Weimar fragile, minée par la défaite et la violence politique
La République de Weimar, née de la révolution de novembre 1918, s’installe dans une Allemagne vaincue, humiliée et profondément divisée. La fin de l’Empire et la signature de l’armistice plongent le pays dans une crise politique, sociale et morale durable. Les forces conservatrices refusent d’assumer la défaite militaire et font de la jeune république un bouc émissaire commode.
Dans ce contexte explosif, la légende du « coup de poignard dans le dos » se diffuse largement. Elle accuse les sociaux-démocrates, les républicains, les communistes et les Juifs d’avoir trahi l’armée allemande. Cette falsification historique, entretenue par les états-majors et les milieux nationalistes, installe une culture de la haine et de la revanche.
L’historien George L. Mosse parle de « brutalisation » de la vie politique, conséquence directe de la Première Guerre mondiale. La violence de masse, normalisée par le conflit, s’infiltre dans la société civile. Les affrontements de rue, les assassinats politiques et les milices armées deviennent monnaie courante.
Corps francs, nationalisme radical et matrice du nazisme
Les Freikorps, unités de volontaires démobilisés, jouent un rôle central dans cette dérive. Officiellement utilisés pour maintenir l’ordre face aux insurrections communistes, ils constituent en réalité un réservoir idéologique et humain de l’extrême droite allemande. Ces groupes paramilitaires, souvent incontrôlables, mènent une guerre civile larvée contre les forces de gauche.
Ils participent à des coups de force, comme le putsch de Kapp en 1920, et à des assassinats politiques ciblés, notamment via des organisations terroristes comme l’Organisation Consul. Cette violence tolérée, parfois encouragée, sape l’autorité de l’État et prépare le terrain à une prise de pouvoir autoritaire.
C’est dans ce climat qu’Adolf Hitler émerge comme tribun politique. Son talent oratoire, exercé au sein du Parti ouvrier allemand, lui permet de prendre rapidement le contrôle du mouvement, rebaptisé en 1920 Parti national-socialiste des travailleurs allemands. Le NSDAP réussit une synthèse redoutable entre nationalisme radical, discours social et rejet de la démocratie libérale.
Crise économique, peur du communisme et aveuglement des élites
La crise économique mondiale de 1929 agit comme un accélérateur. L’Allemagne, déjà fragilisée, voit sa production industrielle s’effondrer et le chômage exploser. Les politiques de déflation menées par les gouvernements Brüning et von Papen frappent durement les classes populaires et moyennes.
Le parti nazi capitalise sur ce désespoir, dénonçant tous les partis traditionnels et promettant protection et renaissance nationale. Aux élections de septembre 1930, le NSDAP devient la deuxième force politique du pays. Cette percée attire l’attention du grand patronat et des milieux financiers, obsédés par la peur d’une révolution communiste.
Hitler rassure ces élites en vidant son programme de ses références anticapitalistes. En échange de financements massifs, il peut déployer une propagande moderne, omniprésente et spectaculaire. Les meetings, les affiches et la mise en scène politique font du nazisme un mouvement de masse.
30 janvier 1933 : une nomination fatale, pas une victoire démocratique
Malgré ses succès électoraux, Hitler se heurte encore au refus du président Hindenburg, méfiant à l’égard de l’agitateur nazi. C’est l’ancien chancelier Franz von Papen qui joue le rôle décisif. Convaincu de pouvoir contrôler Hitler, il persuade Hindenburg de le nommer chancelier à la tête d’un gouvernement conservateur.
Le calcul est catastrophique. En quelques semaines, Hitler utilise les leviers institutionnels pour neutraliser ses adversaires. L’incendie du Reichstag, en février 1933, lui sert de prétexte pour suspendre les libertés fondamentales. Les pleins pouvoirs sont votés légalement, dans un climat de terreur.
Le 14 juillet 1933, le NSDAP devient parti unique. La démocratie allemande est anéantie de l’intérieur, sans coup d’État classique. Le Troisième Reich s’installe, fondé sur une idéologie totalitaire, antisémite, raciste et impérialiste, ouvrant la voie à la Seconde Guerre mondiale.
L’accession d’Hitler au pouvoir rappelle une leçon politique essentielle : ce ne sont pas toujours les peuples qui détruisent la démocratie, mais parfois ceux qui prétendent la défendre, par calcul, lâcheté ou aveuglement.
















