Ils dénoncent un « système à bout de souffle » depuis Paris, sans jamais regarder qui tient réellement les leviers du pouvoir local.
En Nouvelle-Calédonie, la commission d’enquête sénatoriale sur les « inégalités systémiques » ravive une vieille stratégie : déplacer les responsabilités pour mieux éviter le bilan.
Une commission d’enquête politique au prisme idéologique assumé
Créée le 27 janvier dernier à l’initiative du groupe sénatorial Communiste, Républicain, Citoyen, Écologiste – Kanaky, la commission d’enquête sur les inégalités systémiques dans les Outre-mer affiche, dès l’origine, une lecture idéologique orientée. Son intitulé, comme ses premières déclarations, pose un postulat : les crises économiques, sociales et climatiques seraient d’abord la conséquence d’un échec structurel de l’État français.
Appliqué à la Nouvelle-Calédonie, ce raisonnement pose un problème majeur de sincérité politique. Le territoire n’est pas administré depuis des décennies comme un département ultramarin classique. Il bénéficie d’un statut institutionnel dérogatoire, d’une large autonomie et, surtout, d’une politique de rééquilibrage massive, financée par l’État, en faveur des provinces Nord et des Îles Loyauté.
Or ces deux provinces sont contrôlées par les indépendantistes depuis des décennies. À cela s’ajoute un fait central que la commission semble soigneusement éviter : entre 2021 et 2024, les indépendantistes ont exercé la présidence du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et celle du Congrès. Ils disposent également d’environ la moitié des exécutifs communaux du territoire.
Parler d’« inégalités systémiques » sans rappeler qui gouverne, qui décide et qui gère localement relève moins de l’analyse que de la construction d’un récit politique.
Rééquilibrage, nickel et responsabilités locales occultées
La Nouvelle-Calédonie est l’un des territoires français ayant bénéficié du plus fort effort public de rééquilibrage territorial depuis les accords de Matignon et de Nouméa. Infrastructures, transferts financiers, compétences élargies, soutien massif à l’économie du Nord : l’investissement de l’État est documenté, constant et vérifiable.
Le secteur du nickel, présenté pendant des années comme le socle économique de l’indépendance, en est l’illustration la plus frappante. Les indépendantistes ont défilé dans les années 1990 pour exiger leur propre usine métallurgique. Des décennies plus tard, les massifs miniers du Nord sont bien sous contrôle indépendantiste, mais la filière est exsangue, les projets industriels accumulent les pertes et la promesse d’un financement de l’émancipation politique s’est effondrée.
Cette réalité économique n’est ni climatique ni hexagonale. Elle relève de choix de gestion, de gouvernance et de stratégie industrielle. Pourtant, la commission préfère interroger la « pertinence de la référence à l’Hexagone » plutôt que celle des décisions locales prises depuis vingt ans.
Le même angle mort concerne les collectivités. En province Nord comme aux Îles Loyauté, les difficultés budgétaires sont chroniques malgré des dotations importantes. Là encore, la question n’est pas celle des moyens, mais celle de leur utilisation et de leur pilotage politique.
Robert Xowie, passé budgétaire et mémoire sélective
La commission d’enquête émane d’un groupe politique dont est issu le sénateur indépendantiste Robert Xowie, ancien président de la province des Îles Loyauté. Un nom qui renvoie à un passé budgétaire lourd et documenté.
À la fin de sa mandature, en 2004, Robert Xoxie et son équipe laissent une dette de 1,5 milliard de francs CFP, soit environ 12,6 millions d’euros. La situation financière est alors si dégradée que la province des Îles Loyauté est placée sous tutelle financière de l’État pour son budget 2004. Projets hasardeux, chantiers coûteux, gestion contestée : les faits sont établis et publics.
Ce même courant politique est aujourd’hui prompt à dénoncer un « système à bout de souffle », tout en s’exonérant de ses propres responsabilités passées et présentes. Plus encore, l’Union calédonienne, parti d’origine de Robert Xowie, est à l’origine de la création de la CCAT, organisation citée dans le contexte des émeutes du 13 mai 2024.
Dès lors, la question posée par la commission mérite d’être retournée : comment prétendre analyser les crises ultramarines sans interroger les logiques de confrontation, de rupture et de radicalisation portées par certains de leurs acteurs politiques historiques ?
La commission débutera ses auditions le 12 février et devra conclure avant le 20 juillet. En Nouvelle-Calédonie, elle sera jugée sur un point essentiel : sa capacité à regarder la réalité en face, sans céder à la facilité du discours victimaire ni à l’effacement volontaire des responsabilités locales.


















