Nouvelle-Calédonie : quand les élus ne décident plus

POINT DE SITUATION. Le débat sur Air Calédonie au Congrès, puis sur les réseaux, a dépassé la seule question de la desserte des îles. Il a mis en lumière un malaise plus profond : celui d'un système public devenu si dense qu'il échappe progressivement à ceux qui sont censés le diriger. Trois voix venues d'horizons différents posent le même diagnostic. C'est rare. C'est utile.
Le débat sur Air Calédonie n'était pas un débat ordinaire. Officiellement, il s'agissait de parler de la desserte des îles, des pertes de la compagnie, de son avenir. Mais en quelques jours - au Congrès d'abord, sur les réseaux ensuite - il a révélé autre chose : un malaise que beaucoup ressentaient sans encore le formuler clairement.
En Nouvelle-Calédonie, les élus ont de plus en plus le sentiment de ne plus décider vraiment.
Tout commence, comme souvent, par un dossier technique. Aircal, ses déficits accumulés, ses choix stratégiques en suspens. Le président du gouvernement Alcide Ponga adopte la posture de circonstance : prudence, continuité, nécessité de "sauver quelque chose". Une logique d'urgence, compréhensible dans le contexte actuel.
Mais rapidement, le débat bascule.
Sonia Backès prend la parole au Congrès et déplace le sujet. Pour elle, la question n'est pas seulement économique. Elle est politique. Ce qui se joue avec Aircal dépasse largement le cas de la compagnie : c'est le fonctionnement même des "satellites" du pays qui est en cause.
Ça ne peut pas être le conseil d'administration qui décide si oui ou non on a encore une compagnie aérienne. C'est à nous ici de décider.
La formule est directe. Elle pointe quelque chose de réel. Et elle a trouvé, dans les jours suivants, des échos inattendus.
Trois voix, un seul diagnostic
Didier Leroux, homme d'affaires calédonien et ancien président bénévole d'Aircal et d'Aircalin, a choisi de sortir du silence. Son constat est sévère : "Le transfert de Magenta vers Tontouta est un écran de fumée destiné à masquer de graves fautes de gestion." Il cite des décisions précises - l'achat d'un quatrième avion alors que trois suffisaient, l'immeuble de la vallée du Tir à plusieurs milliards, un personnel recruté par favoritisme plutôt que par compétence. Et il pointe la responsabilité des élus : ce sont eux qui nomment les dirigeants et les administrateurs. Si ces nominations sont politiques plutôt que professionnelles, c'est toute la chaîne de décision qui se grippe.
Dans sa réponse publique à Leroux, Backès a précisé sa pensée avec une clarté qu'elle n'avait pas eu le temps de développer au Congrès : "Ce n'est pas au CA de décider de la vie ou de la mort d'Aircal. C'est à la NC de décider si elle veut maintenir une compagnie aérienne - et si oui, c'est à la NC de payer. Si non, d'assumer devant ses électeurs." La distinction est nette : la gestion appartient aux professionnels, la stratégie appartient aux élus. Ce n'est pas la même chose.
Une troisième voix mérite d'être entendue, venue d'un horizon différent. Robert Kakue, ingénieur formé à l'ENAC, originaire des Loyauté, a publié sous le nom Amonie K-Drehu une analyse qui a largement circulé. Il n'est candidat à rien. Il dit devoir "au minimum la vérité" à la Province qui l'a formé. Et il donne des chiffres que la Chambre territoriale des comptes avait déjà établis en 2019 - avant le Covid, avant les émeutes : renouvellement de flotte à 8,9 milliards sans business plan, charges de personnel en hausse de 38%, résultat d'exploitation passé de +342 à -124 millions, siège social à 1,17 milliard livré brut de béton.
La trajectoire était engagée depuis longtemps", écrit-il. "Les crises récentes ont accéléré la chute.
Trois personnalités. Trois positions différentes dans le paysage calédonien. Un seul diagnostic : ce qui s'est passé chez Aircal n'est pas un accident. C'est le produit d'un système de gouvernance qui a laissé des décisions lourdes se prendre sans modèle économique, sans contrôle réel, sans que personne n'assume véritablement devant les électeurs.
Un modèle qui s'est construit sur lui-même
Aircal, Aircalin, Enercal... Ces sociétés sont juridiquement des entreprises, avec leurs conseils d'administration, leurs contraintes propres, leurs équilibres internes. Mais elles exercent des missions de service public, financées et détenues quasi intégralement par les collectivités.
Ce n'est pas une anomalie isolée. C'est le produit d'un modèle construit progressivement depuis plus de vingt ans, au fil des accords, des transferts de compétences et des politiques successives.
Aujourd'hui, ce modèle repose sur des ordres de grandeur qui donnent le vertige : plus de 300 milliards de francs CFP de dépenses de fonctionnement annuelles, près de 200 milliards de dette publique locale, entre 250 et 300 milliards de transferts annuels de l'État. L'économie calédonienne est majoritairement publique et administrée - quoi qu'en disent certains commentateurs pressés de coller une étiquette libérale ou néo-libérale sur tout ce qui bouge. À cela s'ajoute une organisation particulièrement dense : plusieurs dizaines de structures et satellites publics, une fonction publique sensiblement plus importante qu'en Polynésie à population comparable.
Ce modèle a longtemps tenu. Il a assuré la stabilité, financé les politiques publiques, accompagné la croissance dans les années fastes. Mais il a aussi produit un effet que personne n'avait vraiment anticipé : la diffusion progressive de la décision.
Gérer ou diriger ?
Au fil du temps, une partie des arbitrages s'est déplacée. Les élus fixent les grandes orientations. Les structures techniques instruisent, proposent, exécutent. Et, de plus en plus souvent, elles tranchent - parfois sans que les élus en soient pleinement informés, parfois sans que personne ne pose les bonnes questions au bon moment.
Kakue le documente sur Aircal : aucune stratégie de desserte aérienne adoptée par le Congrès, le schéma de 2015 jamais mis en œuvre, des investissements massifs validés sans business plan formalisé. Didier Leroux le dit autrement :
C'est la responsabilité des élus de nommer des administrateurs professionnels et compétents.
Si ce n'est pas le cas - et manifestement ça ne l'a pas été - alors le problème n'est pas dans les structures. Il est dans la façon dont le politique s'en est servi, ou ne s'en est pas servi.
Ce qui s'est exprimé ces derniers jours n'est pas un affrontement entre responsables politiques aux visions opposées. C'est un système qui, sous la pression de la crise, produit ses propres contradictions. Alcide Ponga gère l'urgence avec les outils disponibles. Backès pose une question structurelle que la situation rend inévitable. Les deux postures sont logiques. Toutes deux sont aussi, d'une certaine manière, le produit d'un modèle construit collectivement sur trois décennies.
Officiellement, le pouvoir reste politique. Dans les faits, il est partagé - parfois dilué au point de devenir illisible.
Ce que révèle Aircal
La question posée au Congrès n'était pas seulement "que faire d'Aircal ?". Elle était : qui doit décider ? Le conseil d'administration, au nom de la gestion ? Ou les élus, au nom du mandat démocratique ?
La réponse devrait être simple : les professionnels gèrent, les élus décident de la stratégie et en assument les conséquences devant les électeurs. Mais pour que cette séparation fonctionne, encore faut-il que les élus nomment des professionnels compétents, qu'ils fixent un cadre - une délégation de service public, des obligations de résultat, des critères publics - et qu'ils acceptent d'être jugés sur leurs choix.
Ce n'est pas ce qui s'est passé. Et tout le monde, désormais, le dit à voix haute.
Lorsque la décision se déplace, la responsabilité devient floue. Lorsque la responsabilité devient floue, la démocratie se fragilise - pas brutalement, mais par usure, par habitude, par accommodation progressive. La Nouvelle-Calédonie est arrivée à un point où son modèle public atteint une limite. Non seulement financière - les chiffres parlent d'eux-mêmes - mais politique.
C'est à nous ici de décider.
La phrase a été lancée au Congrès. Elle a trouvé des relais inattendus - un ancien dirigeant d'entreprise, un ingénieur des îles qui parle par devoir de vérité. Ce n'est pas rien. La vraie question maintenant n'est pas de savoir si elle est juste - elle l'est. C'est de savoir si ceux qui la prononcent sont prêts à en assumer toutes les conséquences.
Notamment celle-ci : si les élus veulent décider, ils doivent d'abord construire les conditions pour que leurs décisions soient possibles. Des règles claires. Des administrateurs choisis pour leur compétence. Des critères publics. Et la volonté d'être jugés sur les résultats.
Encore faut-il que le système, tel qu'il fonctionne aujourd'hui, le permette.

