Nouvelle-Calédonie : une économie «à la lisière de l’effondrement»

TRIBUNE. Face à une situation qui s’aggrave de jour en jour, un collectif de chefs d’entreprise calédoniens appelle les députés à l’action, pour sauver une économie à bout de souffle.
Collectif de signataires 30/03/2026

Les émeutes de mai 2024 ont semé le chaos, en particulier à Nouméa. SIPA / © Nicolas Job
La Nouvelle-Calédonie est au bord de la rupture économique. Ce constat n’est plus une alerte. C’est une réalité. Depuis deux années, notre économie tient debout. Elle tient, non par la grâce des circonstances, mais par la force d’un effort silencieux, obstiné, souvent invisible. Elle tient parce que des femmes et des hommes ont refusé de céder. Elle tient parce que les entreprises ont consenti, sur leurs propres ressources, des sacrifices que nul ne mesure pleinement.
On évoque les dispositifs, les soutiens, les mécanismes d’accompagnement. Ils ont existé. Ils ont compté. Mais ils n’ont jamais constitué le socle véritable de cette résistance. Le véritable socle, ce furent les entreprises elles-mêmes, qui ont puisé dans leur trésorerie, différé leurs ambitions, réduit leurs marges, parfois leurs effectifs, pour préserver l’essentiel : continuer à vivre.
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Elles ont tenu. Mais elles se sont épuisées. Il serait injuste de ne voir dans cet effort que celui des entreprises. Les salariés, eux aussi, ont contribué, souvent dans le silence, souvent dans l’inquiétude. Beaucoup ont déjà perdu leur emploi. D’autres savent qu’ils pourraient le perdre demain. Tous en mesurent les conséquences, bien au-delà de leur situation personnelle : fragilisation des familles, tensions sociales accrues, mais aussi déséquilibres profonds pour notre système de santé, pour nos régimes de retraite, pour l’ensemble de nos solidarités. Car lorsqu’une économie vacille, ce ne sont pas seulement des entreprises qui disparaissent, ce sont des vies qui basculent, et un modèle social tout entier qui implose.
Aujourd’hui, le constat est d’une netteté implacable. 42 % des chefs d’entreprise déclarent que leur priorité n’est plus d’investir ni de se projeter, mais de maintenir leur activité. 40 % n’ont plus que quelques semaines de visibilité. 45 % disposent de moins de trois mois de trésorerie pour faire face à leurs engagements. Ce que ces chiffres disent, c’est qu’une part considérable du tissu économique se trouve désormais au bord de la rupture. Nous ne sommes plus dans l’érosion. Nous sommes à la lisière de l’effondrement. Et cet effondrement n’est pas seulement matériel. Il est moral. Car ce qui vacille aujourd’hui, au-delà des bilans comptables, c’est la confiance. Et une économie qui perd confiance en elle-même perd sa capacité à se relever. Désormais, une majorité d’entrepreneurs doute de la capacité du territoire à rebondir.
L’urgence d’agir
Dans le même mouvement, une évidence s’impose : neuf chefs d’entreprise sur dix considèrent qu’aucune relance économique durable ne pourra intervenir sans une clarification institutionnelle. Cette vérité est partagée, reconnue, presque évidente. Mais elle ne doit pas être mal comprise. Car ce constat, au lieu de conduire à l’action, semble aujourd’hui servir de prétexte à l’attente. Comme si la résolution politique devait précéder toute initiative économique. Comme si l’économie pouvait être suspendue en attendant l’issue d’un processus dont chacun sait qu’il sera long, complexe, incertain.
Or, c’est là une erreur profonde. Le temps politique est un temps long. Le temps économique est immédiat, exigeant, implacable. Il ne connaît ni suspension, ni délai de grâce. Une entreprise qui cesse son activité ne renaît pas parce qu’un accord est signé quelques mois plus tard. Un savoir-faire qui disparaît ne se reconstitue pas. Une confiance brisée ne se décrète pas. Nous sommes ainsi confrontés à une contradiction que nul ne peut ignorer : d’un côté, la nécessité d’un accord institutionnel ; de l’autre, une économie qui ne peut plus attendre.
Un quart des entreprises envisagent de cesser leur activité
Depuis deux ans, l’économie calédonienne s’est adaptée au temps politique. Elle a absorbé les chocs, différé les décisions, consenti des sacrifices. Elle a payé sur ses propres forces, jusqu’à en épuiser la substance. Aujourd’hui, elle n’en a plus les moyens. Persister dans cette logique reviendrait à lui demander, en silence, de disparaître.
Les conséquences sont déjà là : arrêt des investissements, réduction des charges, licenciements. Un quart des entreprises envisagent de cesser leur activité. 17 % redoutent la liquidation. Un quart anticipent des suppressions d’emplois. Ces décisions ne relèvent pas de la spéculation. Elles relèvent de la nécessité. C’est pourquoi nous en appelons à une décision qui relève de la responsabilité. Une telle décision ne saurait attendre l’issue des négociations institutionnelles. Elle doit permettre au territoire de tenir, le temps que la solution politique se construise. Car sans cela, il n’y aura plus de base sur laquelle reconstruire.
Un pacte de refondation insuffisant
Il ne s’agit pas ici de solliciter une faveur. Il s’agit de rappeler une exigence. La situation actuelle est le produit de responsabilités partagées. Les entreprises ont assumé leur part. Elles ont résisté, absorbé, tenu. Il appartient désormais à l’État d’assumer pleinement la sienne. Gouverner, ce n’est pas accompagner les événements. C’est refuser que l’irréversible advienne lorsque l’on dispose encore des moyens d’agir. Aujourd’hui, ces moyens existent encore, mais le temps se réduit. Il est encore temps d’agir, mais il n’est plus temps d’attendre. Et il est des moments où la lucidité doit se transformer en courage.
Une économie ne se relève pas à coups de perfusions
Si l’accord de Bougival ne devait pas être adopté, alors il appartiendrait aux parlementaires de faire preuve de ce courage politique qui honore les grandes démocraties : redonner la parole à la population calédonienne. Non pour contourner la difficulté, mais pour la trancher. Non pour retarder l’histoire, mais pour lui donner une direction claire. Car notre territoire ne peut rester indéfiniment suspendu à ses propres incertitudes.
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Dans le même temps, il faut le dire avec gravité : le pacte de refondation proposé par l’État ne suffira pas. Il peut amortir. Il peut ralentir la chute. Il ne peut inverser la trajectoire. Plus encore, l’afflux de financements publics, aussi nécessaires soient-ils, ne doit pas être un leurre. Cet argent peut maintenir en apparence ce qui continue de se dégrader. À quoi sert une aide qui ne produit pas de reprise ? À quoi sert un soutien qui ne recrée ni confiance, ni investissement, ni emploi ?
Une économie ne se relève pas à coups de perfusions. Elle se relève lorsque la confiance revient, lorsque la visibilité est rétablie, lorsque les acteurs peuvent à nouveau décider, investir, embaucher. Faute de quoi, nous ne ferons que retarder l’échéance. La vérité est simple : sans décision politique claire, sans signal fort, la Nouvelle-Calédonie continuera de s’enfoncer. Et ce qui peut encore être sauvé aujourd’hui ne le sera plus demain.
Les signataires
Xavier Benoist, président FEINC
Bertrand Courte, président MEDEF
Christophe Dauthieux, président CPME
Jean-Louis Laval, président U2P
Élizabeth Rivière, présidente de la Chambre des Métiers de l’Artisanat de Nouvelle-Calédonie
Jean-Christophe Niautou, président de la Chambre d’Agriculture et de la Pêche de Nouvelle-Calédonie
Danièle Brault Delahaie, présidente de la Fédération des entreprises de travail temporaire de Nouvelle-Calédonie
Dominique Nixon, présidente des Femmes chefs d’entreprise
Hatem Bellagi, président de French Tech NC
Yannick Briffa et Éric Laffitte, coprésidents de FCBTP NC
Jean-Pierre Cuenet, président du Syndicat des restaurants, bars et discothèques de Nouvelle-Calédonie
Ronan Daly, président du Syndicat des commerçants de Nouvelle-Calédonie
Philippe Ettwiller, président de l’Union des hôtels de Nouvelle-Calédonie
Laurent Jeandot, président de l’Association professionnelle des concessionnaires automobiles
Pierre Massenet, président du Syndicat du numérique de Nouvelle-Calédonie
Jean-Damien Ponroy, président de la Fédération territoriale des agents immobiliers
Kader Saïdi, président fondateur du Collectif Santé en danger de Nouvelle-Calédonie
Patrick Sandy, président du Syndicat des entreprises de transports routiers
Laurent Vircondelet, président du Syndicat des importateurs et Fédération du commerce
Marie-Amélie Molia, Romain Babey et Jacques Beyneix, vice-présidents de la Fédération des entreprises et industries de Nouvelle-Calédonie
Laurent Calleja, président de l’association Kimonos du cœur
Éric Chevrot, chef d’entreprise
Dominique Katrawa, président de la SLN
Dominique Lefeivre, chef d’entreprise
Édouard Pentecost, chef d’entreprise
Stéphane Yoteau, chef d’entreprise

