Saint-Denis : comment LFI instrumentalise l'antiracisme

À l’appel du nouveau maire Bally Bagayoko, des milliers de personnes se sont rassemblées à Saint-Denis samedi. Une mobilisation « contre le racisme » dominée par les revendications du parti insoumis.
Louise Dugast 07/04/2026

Les principales figures du parti insoumis étaient réunies samedi autour de Jean-Luc Mélenchon. © Lionel Guericolas / STARFACE
Sur le parvis de l’hôtel de ville de Saint-Denis, les drapeaux du parti communiste claquent et les éternels slogans antifas fusent. « Siamo tutti antifascisti ! », « La jeunesse emmerde le Front national ! » : ce samedi 4 avril, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à l’appel du nouveau maire LFI, Bally Bagayoko, pour dénoncer le racisme. Une mobilisation massive à l’échelle de la ville, festive par moments, mais aussi profondément politique. Très vite, le ton est donné. Les manifestants affluent par milliers devant la basilique – les organisateurs s’étaient pris à rêver à 10 000, voire 15 000 personnes, ils seront finalement 6 000 d’après le décompte de la police. Musique et prises de parole s’enchaînent sur le podium, tandis que les discussions s’animent sur les terrasses un peu plus loin. Sur les pancartes : « On veut plein de maires noirs contre la peste brune », « Bienvenue au Wokistan ». Dans la foule, Sara, étudiante originaire de la ville, dit être venue « soutenir Bally face à des attaques inadmissibles ».
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L’enquête pour injure publique à caractère raciste, ouverte par le parquet de Paris à la suite des propos tenus par le psychologue Jean Doridot dans l’émission « 100 % politique » sur CNews, contribue à faire de cette manifestation un événement national. De son côté, la chaîne conteste « formellement que de quelconques propos racistes aient été tenus » et estime qu’ils ont été « délibérément déformés sur les réseaux sociaux, alimentant une polémique infondée ». La polémique médiatique ne se limite pas à cette séquence : une interview sur BFMTV est aussi mise en cause, alors que, dans les jours qui ont suivi l’élection de Bally Bagayoko, une autre controverse avait déjà enflammé les réseaux sociaux : une phrase lui étant attribuée à tort, « Saint-Denis est la ville des Noirs », a été relayée, puis reprise sur plusieurs plateaux. La citation était en réalité erronée : l’élu avait déclaré sur LCI que « Saint-Denis est la ville des rois et du peuple vivant ».
À Saint-Denis toutefois, l’enjeu dépasse rapidement ces controverses et le rassemblement prend des allures de démonstration de force pour les insoumis. Autour de Jean-Luc Mélenchon, les figures du mouvement – Mathilde Panot, Manuel Bompard ou encore Sophia Chikirou – occupent le devant de la scène, saluées par une foule acquise. En lever de rideau, l’ancien candidat à la présidentielle fustige « une vague de racisme écœurant venant des élites politico-médiatiques ».
Une unité de façade
Dans son sillage, certains cadres insoumis esquissent une lecture plus large de la séquence. Dans la foulée de l’élection récente de maires issus de l’immigration dans des villes populaires comme Saint-Denis ou Roubaix, Jean-Luc Mélenchon évoque une « bascule » politique en cours vers la « nouvelle France ». Une analyse loin de faire consensus à gauche, où plusieurs responsables redoutent une récupération et peinent encore à afficher un front uni. « C’est clairement une vitrine pour LFI », glisse un militant socialiste, resté en retrait. En effet, si l’ensemble de la gauche a répondu présent, c’est souvent à bas bruit. Le Parti socialiste a dépêché une petite délégation, dont ne fait pas partie son Premier secrétaire Olivier Faure. Même discrétion chez Les Écologistes – Marine Tondelier est absente pour des raisons de santé – et chez les communistes. « Ils sont où les socialos ? » interpelle une jeune femme dans la foule. Un peu plus loin, une étudiante tacle le PS, qui était un adversaire ici : « Ils ont lancé la première pierre pendant la campagne municipale. »
« Cette nouvelle France est debout et rien ne peut l’arrêter »
Ces tensions n’empêchent pas une unité de façade : « La cause est au-dessus », martèle Bally Bagayoko. Mais dans les cortèges, les critiques fusent aussi contre l’exécutif : les noms d’Emmanuel Macron ou d’Aurore Bergé déclenchent des huées. « Trop tard », lâche un manifestant, en référence aux condamnations jugées faiblardes du gouvernement. « La place d’un ministre n’est pas dans une manifestation », a justifié la ministre chargée de l’Égalité entre les hommes et les femmes.
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Au fil de l’après-midi, les revendications s’élargissent. Gaza, les « violences policières », la défense de la Jeune Garde, l’immigration : les causes s’entremêlent dans une même dénonciation des discriminations. « La France, elle est ici, lance un lycéen au micro. Une France cosmopolite, belle et jeune. Nous sommes des chances pour la France ! » Lorsque Bally Bagayoko monte sur scène, après plus de deux heures d’attente, la foule scande son prénom. « C’est lui le président qu’il nous faut », glisse une jeune femme. Autour d’elle, plusieurs manifestants acquiescent. Sur scène, l’élu appelle à « ne pas avoir peur » et promet de poursuivre le combat « par les urnes ». Le rendez-vous semble pris pour celui qui évoque 2027 comme une « rupture » nécessaire et compte désormais « peser dans le grand débat national ». Moins d’une heure après son discours, Bally Bagayoko postait sur le réseau social X : « Difficile de trouver des mots à la hauteur de l’événement historique qui s’est déroulé aujourd’hui à Saint-Denis. Nous sommes le peuple vivant ! Cette nouvelle France est debout et rien ne peut l’arrêter. » Une manière de prendre date ?

