« Le sang plutôt que les accords » : la numéro deux de Dunoyer dans les écoutes de la CCAT

Pour incarner sa promesse d’en finir avec la guerre des blocs, Philippe Dunoyer a choisi Nadine Pidjot-Allard. Il aurait pu se renseigner un peu mieux. Car l’ordonnance de non-lieu de la CCAT, versées à l’instruction des émeutes de mai 2024, garde de sa numéro deux un tout autre portrait : une avocate qui, au plus noir de la crise, pressait Christian Tein de « maintenir la pression, via les mines » et tranchait que l’Histoire revient à ceux qui « laissaient leur sang sur la terre ». Reste la question qu’il ne pourra pas esquiver : qu’a-t-il pensé, le jour où il a fait de cette femme son symbole ?
Le visage que Philippe Dunoyer a choisi
Rien, dans cette candidature, ne tient du hasard. En quittant Calédonie ensemble au printemps, Philippe Dunoyer a bâti « Nous, réunis ! » sur une promesse unique : briser la logique des blocs qui ordonne la vie calédonienne depuis trente ans. Restait à l’incarner. Il a choisi Nadine Pidjot-Allard, avocate de 57 ans, longtemps figure de la branche dure de l’Union calédonienne, qui a rompu avec son parti le 12 mai dernier pour rejoindre sa liste : la caution rêvée, venue de l’autre rive, pour prouver que les camps pouvaient enfin se dissoudre. C’est ce visage que l’ordonnance de la CCAT vient fracasser.
Ce que les juges ont consigné
Le 5 juin, au terme de deux ans d’enquête, trois juges d’instruction parisiens ont rendu, dans le dossier de la Cellule de coordination des actions de terrain, une ordonnance de non-lieu général dont le parquet a aussitôt fait appel. Ses 253 pages restituent les écoutes ordonnées au cœur de la tourmente. Parmi les interlocuteurs de Christian Tein, alors leader de la CCAT et aujourd’hui président du FLNKS, figure Nadine Pidjot-Allard : le 24 mai 2024, au lendemain de la visite éclair de Macron, ils s’entretiennent quarante-cinq minutes.
Ce que les magistrats lui prêtent ne souffre d’aucune ambiguïté. Loin de saisir les ouvertures présidentielles, elle se montre « sceptique », réclame un comité directeur extraordinaire, et plaide pour que l’on maintienne la pression, « également via les mines ». Avant de conclure, selon l’ordonnance, que « les personnes qui faisaient l’Histoire n’étaient pas celles qui signaient les accords, mais celles qui laissaient leur sang sur la terre ». Ces quatre mots, « via les mines », il faut les prendre au sérieux : bloquer l’outil minier était, dans la stratégie de la CCAT, l’arme lourde, celle d’une « phase 3 » censée provoquer l’arrêt total de l’économie et « faire couler la SLN et Eramet ». Sa formule sur le sang versé ne tenait pas de la fièvre passagère : elle scellait un raisonnement.
Ni accusée, ni poursuivie, mais sur écoute
La rigueur impose une mise au point. Nadine Pidjot-Allard ne figure pas parmi les quatorze mis en examen dans l’affaire : elle n’apparaît qu’au titre des écoutes, et ses propos ne tombent, en eux-mêmes, sous le coup d’aucune infraction pénale, ce qui n’empêche pas d’y voir un souci d’ordre morale. Mais le terrain judiciaire n’est nullement refermé : le non-lieu, qui écartait la qualification d’insurrection, a été frappé d’appel, et c’est maintenant la cour d’appel qui aura le dernier mot. Quant à la structure à laquelle elle prodiguait ces conseils, le réquisitoire la décrit comme une « structure organisée composée de donneurs d’ordres et d’exécutants », au bout de laquelle se trouve la pire crise de l’histoire du pays : quatorze morts, dont un gendarme, et plus de 240 milliards de francs de dégâts.
Reste la nature de ce qu’on lui oppose, et elle pèse lourd. Ces propos ne sont ni une rumeur ni un témoignage de seconde main : ils proviennent d’écoutes antiterroristes, captées en direct et retranscrites par les enquêteurs. Or, sommée de s’expliquer, Nadine Pidjot-Allard ne discute pas le sens de ses mots : elle en conteste l’existence même, y voyant « une erreur de retranscription des juges d’instruction ». La défense est limpide, mais vertigineuse. Sans proposer la moindre autre version de la conversation, elle demande aux Calédoniens de tenir pour fausse la transcription d’une procédure antiterroriste, et de la croire, elle, contre les magistrats qui l’ont placée sur écoute. Ce n’est pas une interprétation qu’elle récuse : c’est la fiabilité même de l’instruction qu’elle met en cause.
Le choix de Philippe Dunoyer
Reste que Nadine Pidjot-Allard n’a pas surgi seule en haut de liste. C’est Philippe Dunoyer, et lui seul, qui a fait d’elle l’étendard de son « dépassement ». Le contraste ne foudroie donc pas la seule candidate : il atteint au cœur le message de celui qui l’a hissée à ses côtés. De deux choses l’une. Ou bien il connaissait les positions de crise de celle dont il a fait son symbole de réconciliation, et il les a recouvertes du voile de l’oubli. Ou bien il a placé en haut de liste une personnalité dont il ignorait les mots prononcés au plus fort de l’incendie, et c’est la solidité de tout son attelage qui vacille. Il n’existe pas de troisième hypothèse plus flatteuse.
Sommé de s’expliquer, Philippe Dunoyer choisit de minimiser : « un extrait d’une conversation téléphonique de 2024 ne qualifie pas une personne en 2026 ». La formule a l’aplomb pour elle, mais elle réclame des Calédoniens un acte de foi considérable : tenir pour un détail une conversation de quarante-cinq minutes consignée par des juges antiterroristes.
En faisant de cette recrue le cœur de sa promesse de paix, Philippe Dunoyer a lié son crédit au sien. Dimanche, les électeurs ne pèseront pas des charges : ils pèseront des mots, une trajectoire, et la sincérité d’un homme qui promet la paix en s’appuyant sur une voix qui, hier, plaçait l’Histoire du côté du sang versé. Le 28 juin approche.

