Le fantôme de la rue des Rosiers revient devant les juges

L’histoire ressurgit après plus de quatre décennies : un attentat antisémite qui a marqué la France revient devant la justice.
À Paris, la mémoire des victimes de la rue des Rosiers reste au cœur d’un combat contre le terrorisme et l’impunité.
Le traumatisme de 1982 : la France frappée en plein cœur
Le 9 août 1982, peu après midi, Paris bascule dans l’horreur. Dans le quartier du Marais, au cœur du 4ᵉ arrondissement, plusieurs hommes armés pénètrent dans le restaurant Goldenberg, établissement emblématique de la rue des Rosiers, fréquenté notamment par la communauté juive.
Les assaillants lancent une grenade dans la salle avant d’ouvrir le feu sur les clients et les employés. Dans leur fuite, ils tirent également sur des passants dans la rue. Le bilan est lourd : six personnes sont tuées et 22 autres blessées.
Cet attentat provoque une onde de choc considérable en France. Le pays découvre une nouvelle forme de menace : un terrorisme international visant directement des civils en raison de leur identité.
Après l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris, qui avait fait quatre morts le 3 octobre 1980, l’attaque de la rue des Rosiers devient l’un des symboles des violences antisémites commises sur le sol français.
Pendant des années, la douleur des victimes et de leurs familles reste intacte tandis que l’enquête avance difficilement. Le groupe palestinien Abou Nidal, organisation terroriste dirigée par Sabri al-Banna, est rapidement soupçonné d’avoir organisé l’opération.
Mais malgré les soupçons pesant sur cette organisation, les procédures judiciaires connaissent de nombreux obstacles. L’enquête confiée au juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière ne conduit pas immédiatement à des mises en cause officielles.
Une enquête marquée par les zones d’ombre et les controverses
Dans les années qui suivent l’attentat, la pression politique devient forte. Les autorités cherchent à obtenir des résultats rapides face à une opinion publique traumatisée.
La cellule antiterroriste de l’Élysée mène alors ses propres investigations sous la supervision du capitaine Paul Barril. Cette initiative débouche sur une affaire devenue célèbre : celle des « Irlandais de Vincennes ».
Le 28 août 1982, trois sympathisants de l’IRA sont arrêtés et accusés à tort de préparer un attentat. L’affaire s’effondre rapidement, révélant une manipulation policière et provoquant un scandale politique majeur.
Cette séquence reste associée aux critiques sur les dérives possibles lorsque la lutte antiterroriste est soumise à une forte pression politique.
Pendant ce temps, les véritables responsables présumés de l’attentat de la rue des Rosiers restent hors de portée de la justice française.
Ce n’est qu’en 2015 que des mandats d’arrêt internationaux sont finalement délivrés contre plusieurs membres présumés du groupe Abou Nidal.
La justice française n’a jamais abandonné ce dossier, malgré les années écoulées et les difficultés liées à la traque de suspects dispersés à travers le monde.
Quarante-quatre ans après, la justice rattrape un suspect majeur
Près de 44 ans après les faits, un nouvel épisode judiciaire relance l’affaire. Un suspect présenté comme un acteur central de l’attentat a été placé en rétention en France après son extradition depuis la Palestine, selon le parquet national antiterroriste.
Mahmoud Khader Abed Adra, connu également sous plusieurs pseudonymes, dont Hicham Harb, âgé aujourd’hui de 72 ans, est soupçonné d’avoir joué un rôle essentiel dans la préparation de l’attaque.
Selon l’accusation, il aurait participé à l’organisation opérationnelle du commando terroriste composé de trois à cinq hommes. Il aurait notamment identifié la cible, organisé la logistique et facilité les déplacements des membres du groupe.
Arrivé en France par la base aérienne de Villacoublay, il a été placé en rétention dans l’attente des suites judiciaires.
Son extradition intervient dans un contexte de coopération judiciaire entre la France et les autorités palestiniennes. L’Élysée a salué cette coopération, rappelant l’importance de la lutte internationale contre le terrorisme.
Le dossier judiciaire devrait connaître une nouvelle étape avec un procès annoncé avant la fin de l’année 2027.
D’autres suspects sont également concernés. En 2020, un membre présumé du commando avait été arrêté en Norvège avant d’être extradé vers la France et mis en examen. Un autre homme soupçonné d’avoir participé à la gestion de la cache d’armes du groupe Abou Nidal a également été renvoyé devant la justice.
Trois autres membres présumés du commando restent encore recherchés.
Quarante-quatre ans après les faits, l’attentat de la rue des Rosiers rappelle une réalité toujours actuelle : le terrorisme frappe des innocents et la justice doit continuer son travail, même lorsque le temps semble avoir effacé les traces.
L’enjeu dépasse le seul procès à venir. Il touche à la mémoire nationale, à la protection des citoyens français et à la capacité de l’État à répondre aux crimes qui ont marqué durablement l’histoire du pays.
(Crédit photo : AFP - Jacques Demarthon)
