Aller au contenu
0%
Mémoire

Esclave à Tunis, saint à Paris

27 septembre 2026 à 12:00
5 min de lecture
Esclave à Tunis, saint à Paris

Résumé IA

Il y a 366 ans, Vincent de Paul s'éteint à Paris. Ancien esclave à Tunis, ce fils de paysans landais et prêtre fonde les Lazaristes et les Filles de la Charité avec Louise de Marillac, organisant l'aide aux pauvres avant l'État. Canonisé en 1737, il est considéré comme le grand apôtre de la charité.

Aa

Il y a 366 ans, la France perdait un homme qui avait fait de la charité une œuvre d'organisation, bien avant tout ministère des Affaires sociales.
Fils de paysans landais, ancien esclave à Tunis, Vincent de Paul a laissé une empreinte que les siècles n'ont pas effacée.

De l'esclavage en Barbarie à la cour de France

Paris, 27 septembre 1660. Vincent de Paul s'éteint à 79 ans, au terme d'une vie tout entière tournée vers les autres.

Rien, pourtant, ne le destinait à devenir l'une des grandes figures de l'histoire de France. Il naît en 1581 à Pouy, dans les Landes, un village qui porte aujourd'hui son nom : Saint-Vincent-de-Paul. Une famille modeste, une terre rude, un horizon étroit.

Mais le garçon a l'esprit vif. Très vif.

Son père fait alors un choix que peu de paysans auraient osé : il vend deux bœufs pour financer ses études. D'abord chez les Cordeliers de Dax, ensuite à la faculté de théologie de Toulouse. Le pari paie. En 1600, Vincent est ordonné prêtre à Château-l'Évêque. Quatre ans plus tard, il décroche son baccalauréat en théologie.

Voilà une France qui ne se lamentait pas sur ses origines. Elle travaillait, elle sacrifiait, elle misait sur le mérite.

La suite tient du roman d'aventures. Lors d'un voyage en mer entre Marseille et Narbonne, le jeune prêtre est capturé par des pirates. Emmené à Tunis, il est vendu comme esclave à un alchimiste.

Deux années passent. Le maître finit par se convertir au contact de son esclave. Vincent parvient ensuite à s'enfuir et gagne Paris en 1608.

Là, l'ascension est rapide. Aumônier de la reine Margot, puis curé de Clichy en 1612, il y restaure l'église et fonde une école cléricale. Un prêtre bâtisseur, déjà.

En 1613, il entre comme précepteur chez Emmanuel de Gondi, général des galères de France. C'est le tournant de sa vie.

D'un côté, la puissance de la noblesse. De l'autre, la misère des paysans. Le contraste le frappe de plein fouet. Il parlera plus tard de sa « conversion ». Il renonce à ses privilèges et se consacre dès lors aux mendiants, aux forçats, aux enfants martyrs, aux vieillards et aux malades abandonnés.

Pas de discours. Des actes.

En 1617, alors curé de Châtillon-sur-Chalaronne, il fonde avec des dames de diverses conditions sociales la première « confrérie de la Charité ». L'objectif est clair : organiser l'entraide plutôt que la laisser au hasard. Revenu chez le comte de Gondi, il devient missionnaire sur ses terres, puis aumônier général des galères en 1619.

Lazaristes et Filles de la Charité : une révolution venue de l'Église

En 1632, Madame de Gondi lui donne les moyens financiers de fonder une congrégation de prêtres missionnaires destinée à évangéliser les campagnes. Ce seront les Lazaristes. Ces prêtres sont rassemblés et formés dans des écoles appelées « séminaires ».

Le mouvement prend une ampleur nationale. La France entière se couvre d'un vaste réseau de « Charités ».

Dans les villages, d'humbles jeunes filles viennent d'elles-mêmes servir les pauvres aux côtés des « Dames » de la Charité. Elles sont dispersées, peu formées, souvent livrées à elles-mêmes. Une femme le comprend : Louise de Marillac, veuve pieuse issue de la haute noblesse et proche collaboratrice de Vincent. Il faut les regrouper, les former, les accompagner, pour le corps comme pour l'esprit.

En novembre 1633, elle accueille chez elle les six premières « Filles ».

La même année, Vincent et Louise fondent l'institution des Filles de la Charité, aussi appelées Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Une audace pour l'époque : ces religieuses travaillent sans uniforme et sans voile, hors des cloîtres, alors que l'Église n'admettait pas de religieuses en dehors de la clôture.

À partir de 1632, les guerres ravagent les provinces. Vincent y organise les secours, sans relâche. En 1633 naît à Paris la confrérie de l'Hôtel-Dieu, où interviennent les Filles de la Charité.

La liste de ses fondations donne le vertige. L'hôpital de Bicêtre pour les aliénés. La Pitié et la Salpêtrière pour les pauvres. L'hôpital du Saint-Nom-de-Jésus pour les vieillards. Et dès 1638, l'œuvre des Enfants trouvés, pour laquelle il crée un établissement dédié.

Des institutions dont certains noms résonnent encore aujourd'hui dans le paysage hospitalier parisien.

L'héritage d'un saint qui a précédé l'État

Sur la fin, le corps lâche. L'esprit, lui, reste en éveil. « L'amour est inventif jusqu'à l'infini », répétait-il.

Vincent de Paul meurt à Saint-Lazare le 27 septembre 1660. Le pape Clément XII le canonise le 16 juin 1737.

Il est aujourd'hui considéré comme le grand apôtre de la charité et le précurseur de l'action sociale.

Le rappeler n'a rien d'anodin. Bien avant les grandes structures publiques, c'est un prêtre, fils de la France rurale, qui a pensé l'aide aux plus fragiles comme une œuvre d'organisation, de formation et de responsabilité. Sans jamais réduire les pauvres au statut de victimes, mais en les considérant comme des personnes à relever.

Une leçon d'enracinement chrétien que la France gagnerait à ne pas oublier.

(Crédit photo : Alain PINOGES / CIRIC/Alain PINOGES/CIRIC)