«Désinformation» : les dessous troublants du rapport du Sénat

SOUPÇONS. Experts contestés, auditions tendues, alertes venues de l’État : comment les sénateurs ont élaboré leur rapport controversé sur les « zones grises de l’information ».
Hélène Roué18/07/2026

Hémicycle du Sénat. © SIPA
La mécanique est connue. L’intention affichée paraît légitime : mieux réguler l’information pour protéger la démocratie. Mais derrière cette promesse, le risque est tout autre : confier à quelques acteurs le pouvoir de distinguer les informations fréquentables des opinions suspectes. Le rapport du Sénat sur les « zones grises de l’information » dévoile cette ambition au fil de ses recommandations : créer avant 2027 un observatoire « indépendant » de la désinformation, renforcer les pouvoirs de l’Arcom et du juge des référés, agir plus directement sur les plateformes, ou encore durcir le droit européen applicable aux contenus vidéo et aux influenceurs.
Les coulisses de ces six mois de travaux sont, elles aussi, entourées de zones grises. Comme l’a révélé la presse, une partie du projet et de sa méthodologie s’est appuyée sur Science Feedback, une association engagée dans la lutte contre la désinformation, dotée d’une filiale commerciale et financée par des plateformes numériques, des institutions européennes et des réseaux internationaux de fact-checking. De quoi nourrir les interrogations sur l’indépendance des experts mobilisés.
Le traitement réservé à certains auditionnés a également suscité des critiques. Dans un extrait largement diffusé en ligne, la corapporteure Agnès Evren presse à trois reprises Laurent Buanec, directeur de X France, de se prononcer sur la création d’un « label de qualité de l’information ». Manifestement réticent, celui-ci refuse de s’engager sur ce terrain. Erik Tegnér, directeur du média Frontières, décrit de son côté une audition « clairement hostile ». Il accuse la corapporteure socialiste de s’être montrée « mielleuse » avec la presse de gauche, mais animée d’une « haine viscérale » à son égard, le tout « sous le regard hagard du président centriste » Laurent Lafon.
On ne parle pas d’ingérences lorsque la menace n’est pas d’origine étrangère
Hughes Moutouh
Autre sujet explosif : le futur observatoire « indépendant » de la désinformation, principale innovation du rapport. Le fondateur de Fdesouche, Pierre Sautarel, a révélé que ses auteurs envisageaient de confier une partie des missions à la Fondation Descartes. Un cercle de réflexion proche de l’écosystème centriste, qui s’appuie notamment sur les travaux de plusieurs médias et spécialistes autoproclamés de la fiabilité de l’information.
Sautarel décrit un « écosystème particulièrement dense », structuré autour du réseau De Facto : l’AFP, Franceinfo, Libération, 20 Minutes, Les Surligneurs, le Clemi, le laboratoire Carism de l’université Panthéon-Assas, Entre les lignes, MediaConnect ou encore XWiki. Autant d’acteurs dont l’impartialité est régulièrement contestée. Il relève également des liens avec l’Open Society Foundations de George Soros. Pour lui, rien n’est le fait du hasard : Laurent Lafon était intervenu lors d’un colloque de la Fondation Descartes en 2022, avant de la réunir avec l’Arcom et la Cnil en 2025 autour des « influences nationales ». Il ne s’agirait donc pas d’une « expertise extérieure choisie au hasard », mais d’un « écosystème que Laurent Lafon fréquente depuis plusieurs années ».
Enfin, la formule d’« ingérence intérieure », employée par Laurent Lafon lors de la présentation du rapport et immédiatement dénoncée par Éric Zemmour ou David Lisnard, avait déjà été contestée pendant les travaux. Lors d’une table ronde organisée au Sénat en novembre, le préfet Hugues Moutouh, alors secrétaire général du ministère de l’Intérieur, avait balayé le concept : « On ne parle pas d’ingérences lorsque la menace n’est pas d’origine étrangère. »
L’avertissement était clair. Une ingérence désigne, par définition, l’action de s’immiscer dans les affaires d’autrui. Parler d’« ingérence intérieure » revient donc à créer un oxymore politique permettant de placer sous surveillance des citoyens intervenant dans leur propre débat démocratique.

