Ils ont percé les Alpes en 1962

Le 14 août 1962, Français et Italiens faisaient sauter le dernier verrou rocheux sous les Alpes.
Un exploit spectaculaire qui allait rapprocher deux pays… avant qu’un drame ne rappelle, des décennies plus tard, le prix de la sécurité.
Un chantier hors norme sous les Alpes
Le projet franco-italien n'avait rien d'anodin. Les travaux commencent en 1959, avec un démarrage le 12 janvier côté italien et le 1er juin côté français. Trois ans plus tard, le dernier obstacle rocheux est franchi.
Le tunnel mesure alors 11,6 kilomètres. Il passe sous le massif du Mont-Blanc et sous l'Aiguille du Midi. À son point culminant, l'ouvrage est recouvert par une épaisseur considérable de roche.
Les équipes françaises et italiennes doivent donc progresser avec une précision remarquable.
Le 14 août 1962, la jonction est réalisée. Le dernier diaphragme rocheux saute. Les ouvriers des deux pays peuvent enfin se rejoindre. La scène symbolise alors une ambition qui dépasse largement le simple chantier routier.
Il s'agit de relier la France et l'Italie en traversant directement les Alpes. La prouesse est d'autant plus remarquable que les moyens techniques de l'époque n'ont évidemment rien à voir avec ceux dont disposent les grands chantiers contemporains.
La précision obtenue lors de la jonction est présentée comme une réussite majeure du projet. Le chantier devient rapidement un motif de fierté des deux côtés de la frontière.
Quelques années plus tard, le journaliste de l'INA résume l'enthousiasme de l'époque avec une formule devenue emblématique : « Après six années d'efforts, la montagne est vaincue ».
La formule appartient à une époque où le progrès technique est encore largement perçu comme une conquête.
Construire. Relier. Accélérer les échanges. Rendre les frontières physiques moins contraignantes.
Le tunnel du Mont-Blanc incarne cette vision.
De Gaulle et Saragat inaugurent le tunnel
Le chantier ne s'arrête pas à la jonction de 1962. Il faut encore réaliser les aménagements nécessaires avant l'ouverture de l'ouvrage.
Le 16 juillet 1965, le tunnel est officiellement inauguré par le président français Charles de Gaulle et le président italien Giuseppe Saragat. Trois jours plus tard, le 19 juillet, le tunnel est ouvert à la circulation.
À cette date, il est présenté comme le plus long tunnel routier du monde, avec ses 11,611 kilomètres.
Les premières traversées témoignent de l'émerveillement suscité par l'ouvrage. La galerie unique accueille alors une circulation à double sens.
La vitesse est encadrée. La distance de sécurité est fixée à 100 mètres.
Des dispositifs sont déjà prévus pour intervenir en cas de panne. Le tunnel permet désormais de relier Chamonix à la vallée d'Aoste beaucoup plus rapidement qu'auparavant.
La montagne cesse d'être un obstacle infranchissable. Elle devient un axe de circulation.
Au fil des années, le tunnel s'impose comme une infrastructure stratégique pour les échanges entre la France et l'Italie. Les chiffres de circulation témoignent de cette importance.
Selon les données historiques du gestionnaire du tunnel, le trafic augmente fortement au cours des décennies qui suivent l'ouverture. En 1998, dernière année complète avant la catastrophe, près de 2 millions de véhicules empruntent l'ouvrage.
Le tunnel n'est donc plus seulement une prouesse d'ingénierie. Il est devenu un outil économique majeur.
Mais derrière cette réussite se trouve une question essentielle : une infrastructure conçue dans les années 1950 peut-elle rester adaptée lorsque les usages, les véhicules et les exigences de sécurité évoluent ?
L'incendie de 1999 va apporter une réponse brutale.
1999 : quand le symbole devient un piège mortel
Le 24 mars 1999, un poids lourd belge transportant notamment de la farine et de la margarine prend feu dans le tunnel. En quelques minutes, la situation dégénère.
La fumée envahit la galerie. Les secours rencontrent d'immenses difficultés pour atteindre le foyer.
L'incendie dure plusieurs dizaines d'heures. Des dizaines de véhicules sont détruits. Le bilan définitif est de 39 morts. La catastrophe devient l'un des drames les plus marquants de l'histoire des tunnels routiers européens.
L'ouvrage, jusque-là présenté comme une victoire spectaculaire sur la montagne, se retrouve au centre d'une immense controverse sur la sécurité.
Les investigations mettent notamment en évidence des problèmes liés aux installations et à la gestion de l'incendie.
L'INA rapporte également des défaillances concernant la ventilation ainsi que des insuffisances dans la modernisation des dispositifs de sécurité. Le constat est lourd.
Le progrès technique ne dispense jamais de la responsabilité humaine. Le tunnel est fermé. Des travaux de reconstruction et de mise aux nouvelles normes de sécurité sont engagés.
La réouverture intervient progressivement à partir de 2002. Le drame débouche également sur un long processus judiciaire.
En 2005, seize prévenus, personnes physiques et morales, comparaissent devant le tribunal correctionnel de Bonneville pour des faits d'homicides involontaires. Le procès met en lumière une succession de défaillances.
Le tribunal prononce 13 condamnations et trois relaxes. Gérard Roncoli, responsable français de la sécurité du tunnel au moment du drame, reçoit la peine la plus lourde : 30 mois de prison, dont six mois ferme. Le maire de Chamonix, Michel Charlet, est lui aussi condamné en première instance.
Mais l'histoire judiciaire ne s'arrête pas là.
En appel, en 2007, la condamnation de Gérard Roncoli est confirmée. Michel Charlet est, lui, relaxé par la cour d'appel de Chambéry. La catastrophe de 1999 aura donc profondément changé le tunnel.
Elle aura aussi rappelé une réalité parfois oubliée derrière les grandes infrastructures : construire est une chose, entretenir et sécuriser dans la durée en est une autre.
Le tunnel du Mont-Blanc reste aujourd'hui un ouvrage majeur entre la France et l'Italie. Son histoire raconte à la fois la puissance du génie civil, l'ambition industrielle d'une époque et les conséquences dramatiques d'une sécurité insuffisamment adaptée.
Le 14 août 1962, les hommes avaient percé la montagne. Le 16 juillet 1965, les présidents français et italien inauguraient leur réalisation. Le 24 mars 1999, cette même réalisation devenait le théâtre d'une catastrophe qui allait coûter la vie à 39 personnes.
Un exploit ne devient jamais éternel par sa seule prouesse technique.
Il doit être entretenu. Surveillé. Modernisé. Et surtout, pensé avec une priorité absolue : protéger ceux qui l'empruntent.
(Crédit photo : AFP)

