Ils veulent rentrer : l'appel des policiers calédoniens

Ils portent l'uniforme de la République à 17 000 kilomètres de chez eux. Et ils demandent aujourd'hui à rentrer.
Derrière une simple publication Facebook se cache une proposition qui bouscule l'organisation de la sécurité dans le Grand Nouméa : faire basculer Dumbéa et le Mont-Dore en zone Police.
Quand ceux qui servent ailleurs proposent de servir ici
L'association "Policiers Calédoniens en Métropole" est sortie de sa réserve. À la suite de l'annonce par l'État des chiffres du futur dispositif de déploiement des gendarmes mobiles sur le sol néo-calédonien, l'APCEF a publié une prise de position argumentée, sans polémique et sans posture victimaire. Le message est limpide : la sécurité des Calédoniens ne se négocie pas, elle s'organise.
Le texte pose d'emblée le principe qui devrait guider toute politique publique en la matière :
La sécurité des Calédoniens doit rester une priorité et passe nécessairement par des effectifs adaptés aux réalités démographiques et aux besoins de chaque commune.
Une phrase qui semble relever de l'évidence, mais qui rappelle une vérité souvent contournée : on ne sécurise pas un territoire avec des organigrammes hérités du passé.
C'est sur ce constat que l'association avance sa proposition centrale. Elle se dit :
favorables à une réflexion concrète sur le basculement de Dumbéa et du Mont-Dore en zone Police, avec la création et le renforcement des structures de Police nationale nécessaires à cette évolution.
Autrement dit : adapter le cadre institutionnel à ce que sont devenues ces communes, et non l'inverse.
L'initiative mérite d'être soulignée pour ce qu'elle est. Elle n'émane ni d'un parti, ni d'une organisation revendicative classique, mais de professionnels calédoniens qui exercent aujourd'hui sur le sol métropolitain. Des femmes et des hommes qui ont choisi l'uniforme de la République, qui connaissent le métier de l'intérieur, et qui parlent de leur territoire d'origine avec la légitimité de ceux qui savent de quoi ils parlent.
Point capital, l'APCEF prend soin de désamorcer toute lecture polémique. Cette évolution, écrit-elle, « ne remettrait évidemment pas en cause l'excellent travail réalisé quotidiennement par les militaires de la Gendarmerie nationale », rappelant que Police et Gendarmerie « sont complémentaires et concourent toutes deux à la sécurité de la population ». Aucun procès en incompétence, aucune guerre de chapelles. Un débat d'organisation, pas un règlement de comptes.
Le décalage entre le découpage administratif et la réalité urbaine
Le cœur du raisonnement tient en une observation de bon sens. Dumbéa et le Mont-Dore ne sont plus les communes périphériques d'il y a trente ans. Elles forment, avec Nouméa et Païta, un ensemble urbain continu, avec ses zones commerciales, ses lotissements denses, ses flux quotidiens de dizaines de milliers de véhicules et ses problématiques de délinquance typiquement urbaines.
Les données démographiques parlent d'elles-mêmes. Dumbéa dépasse les 35 000 habitants et figure parmi les communes les plus peuplées du territoire, tandis que le Mont-Dore en compte plus de 25 000. Deux communes qui, prises ensemble, représentent une population supérieure à celle de nombreuses préfectures métropolitaines placées, elles, en zone Police. Le décalage n'est pas idéologique, il est arithmétique.
L'APCEF le formule sans détour :
L'enjeu est avant tout de mettre les moyens humains et l'organisation territoriale en adéquation avec les réalités de Dumbéa et du Mont-Dore.
La phrase mérite d'être retenue par tous ceux qui, à Nouméa comme à Paris, préfèrent la reconduction des dispositifs existants à leur remise à plat.
Car les habitants du Grand Nouméa n'ont pas attendu ce débat pour constater ce que produit l'inadéquation entre les besoins et les moyens. Les mois écoulés depuis mai 2024 ont durablement marqué le sud de l'agglomération, où la question de la présence permanente des forces de l'ordre est devenue centrale dans le quotidien des familles, des commerçants et des entreprises. La demande de sécurité n'est pas une lubie, c'est une attente première.
Il faut le dire clairement : réclamer une organisation adaptée, ce n'est pas se plaindre. C'est demander à l'État d'appliquer chez nous les mêmes critères que partout ailleurs sur le territoire national. L'égalité républicaine se mesure aussi à cela.
Faire revenir les compétences calédoniennes plutôt que de multiplier les rotations
Le troisième argument est le plus concret, et sans doute le plus difficile à contester. L'association pointe le coût structurel du modèle actuel, fondé sur des renforts venus de l'extérieur. Une présence policière permanente, écrit-elle :
permettrait également de limiter le recours à des renforts temporaires depuis la métropole ou d'autres territoires, qui nécessitent notamment des moyens logistiques importants : déplacements aériens, hébergement, rotations et frais associés.
Chacun peut faire le calcul. Des unités projetées à plus de 16 000 kilomètres, hébergées sur place, relevées à intervalles réguliers : le dispositif fonctionne, mais il coûte cher et il ne construit rien de durable. Une unité qui repart emporte avec elle sa connaissance du terrain, ses contacts, ses réflexes locaux. L'année suivante, tout est à refaire.
À ce modèle de rotation, l'APCEF oppose une ressource déjà existante et curieusement ignorée. La Nouvelle-Calédonie, rappelle-t-elle :
dispose aujourd'hui d'un vivier de Policiers nationaux calédoniens exerçant en France, qui pourraient être nombreux à souhaiter revenir servir durablement sur leur territoire d'origine.
Leur retour permettrait, selon le texte :
de renforcer les effectifs de manière pérenne, tout en favorisant le retour de compétences et de revenus sur le territoire et en contribuant ainsi à l'économie locale.
L'argument dépasse largement le champ sécuritaire. Dans un territoire qui voit partir ses jeunes diplômés et ses actifs qualifiés, organiser le retour de fonctionnaires calédoniens formés et expérimentés relève d'une politique économique autant que d'une politique de sécurité. Des salaires réinjectés localement, des familles réinstallées, des compétences récupérées : le bénéfice est triple.
L'association résume sa position en une formule qui vaut programme :
L'APCEF soutient donc une augmentation durable des effectifs, la création de structures adaptées et, lorsque cela est pertinent, le basculement en zone Police.
Et de conclure :
Permettre aux policiers calédoniens actuellement en France de revenir servir leur territoire, c'est aussi investir dans les compétences calédoniennes et dans l'avenir de la Nouvelle-Calédonie.
Reste désormais à savoir ce que l'État fera de cette proposition. Elle a le mérite d'être précise, chiffrable, et formulée par ceux qui exercent le métier. Elle ne demande ni dérogation ni traitement de faveur : elle demande de la cohérence. Comme l'écrit l'association dans sa dernière phrase, « la sécurité des Calédoniens mérite des moyens à la hauteur des enjeux ».
(Crédit photo : L.Picard / L'Essor)

