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Au delà du récif

Mediapart, la lessive qui lave plus blanc que blanc

4 octobre 2026 à 13:20
5 min de lecture
Mediapart, la lessive qui lave plus blanc que blanc

Résumé IA

Mediapart publie une enquête accusant Jordan Bardella de propos antisémites tenus à 17 ans, ce que le patron du RN dément et conteste en justice. L’un des signataires, Antton Rouget, a été condamné en 2010 pour le vol d’un drapeau, un fait qu’il assume. Le journal applique un traitement différencié entre les deux parcours.

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Mediapart accuse Jordan Bardella d'avoir tenu des propos antisémites à 17 ans. L'un des deux journalistes qui signent l'enquête a été condamné à 19 ans, alors qu'il militait dans une organisation de jeunesse que l'Union européenne rattachait à ETA. Deux jeunesses, deux programmes de lavage.

À la fin des années 1970, Coluche démontait dans un sketch resté culte les réclames de lessive qui promettaient un linge « plus blanc que blanc ». Personne n'a jamais su à quoi ressemblait ce blanc-là. Près de cinquante ans plus tard, un journal en ligne parisien semble avoir trouvé la formule. Sa lessive a deux programmes : un cycle intensif à 90 degrés pour la jeunesse des autres, et un cycle délicat à 30 degrés pour celle de la maison.

Le 28 septembre, Mediapart publie une enquête signée Alexandre Berteau et Antton Rouget. Elle attribue à Jordan Bardella des messages antisémites écrits à l'été 2013, quand le futur président du Rassemblement national avait 17 ans. Le patron du RN dément, parle de « faux grossiers » et dépose plainte en diffamation. Le 1er octobre, Mediapart réplique en dévoilant une partie de ses éléments : conversations Messenger, archives extraites de Meta et validées par un commissaire de justice, adresses électroniques. Le tribunal tranchera. Mais le message est passé : ce qu'on écrit à 17 ans dirait tout de ce qu'on est à 31.

Uztaritze, 11 novembre 2009

Retour seize ans en arrière, au Pays basque. Le 11 novembre 2009, jour de l'Armistice, un drapeau tricolore disparaît du monument aux morts d'Ustaritz, Uztaritze en basque. Le lendemain, le quotidien bascophone Berria annonce la remise en liberté, après une garde à vue à Bayonne, de deux jeunes qu'il présente comme membres de Segi. L'un d'eux s'appelle Antton Rouget.

Le 16 mars 2010, le tribunal correctionnel de Bayonne rend son jugement. Selon le compte rendu du quotidien Gara, les trois prévenus sont reconnus coupables de vol de drapeau français en réunion. Chacun écope d'un mois de prison avec sursis et de 300 euros d'amende. Le parquet avait requis deux mois et 500 euros. Le juge leur avait proposé un stage de citoyenneté. Ils l'ont refusé, au motif qu'il heurtait leurs convictions. Antton Rouget avait reconnu sa participation.

Segi n'était pas un club de pelote basque. Héritière de Jarrai et Haika, cette organisation de jeunesse de la gauche indépendantiste figurait depuis décembre 2001 sur la liste antiterroriste de l'Union européenne, parmi les structures considérées comme faisant partie d'ETA. La Cour de justice de Luxembourg a rejeté son recours en 2007. Précisons-le d'emblée, parce que l'honnêteté l'exige : il s'agit du statut de l'organisation, pas d'une condamnation personnelle pour terrorisme. Antton Rouget a été condamné pour un drapeau, pas pour une bombe.

Programme délicat

Le 2 octobre, quatre jours après les révélations sur Bardella, le journaliste publie sur son blog un texte intitulé « Une vie avant le journalisme ». Il y reconnaît l'action, commise à 19 ans, et la condamnation. Il la présente comme un geste antimilitariste et précise être devenu journaliste en 2012. C'est son droit, et c'est même à son honneur de l'avoir assumé par écrit.

Mais admirez la différence de traitement. Côté Mediapart, un drapeau dérobé sur un monument aux morts un 11 novembre, par un militant d'une organisation inscrite sur une liste antiterroriste européenne, s'appelle « une vie avant le journalisme ». Côté Bardella, des messages de 2013 qui lui sont attribués deviennent la clé de lecture de toute une carrière politique. Le premier passe au cycle délicat, le second au bouillon. « On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans », écrivait Rimbaud. Chez Mediapart, cela dépend manifestement de l'adresse de l'expéditeur.

Ce que la lessive ne dit pas

Soyons justes, puisque d'autres ne le sont pas toujours. Les deux affaires ne pèsent pas le même poids. Un drapeau volé n'est pas un propos antisémite. Antton Rouget reconnaît les faits quand Jordan Bardella les conteste. Et le journaliste n'est pas un militant déguisé : c'est lui qui a signé en 2022 les révélations sur l'affaire du chantage à la sextape de Saint-Étienne, qui vaut aujourd'hui à l'ancien maire Gaël Perdriau quatre ans de prison ferme, confirmés en appel en septembre. Mediapart rappellera aussi, non sans raison, qu'il a signé des enquêtes gênantes pour La France insoumise.

La question n'est donc pas de savoir si un ancien militant basque a le droit d'être journaliste. Il l'a, évidemment. Elle est de savoir pourquoi un média qui exige de chacun une transparence totale sur son passé a laissé son propre enquêteur raconter le sien après coup, quatre jours après avoir exposé celui d'un autre. Quand on traque les taches chez les autres, on commence par montrer son propre linge. Le lecteur jugera ensuite de l'objectivité du travail, sur pièces, comme il se doit.

Coluche se moquait d'une lessive qui promettait l'impossible. Mediapart en a inventé une plus forte encore : elle détache tout, sauf ce qui se trouve dans sa propre machine.