Le Pen n'était qu'une façade

Résumé IA
Il y a 54 ans, le Front national naissait lors d'un congrès fondateur à Paris. Jean-Marie Le Pen en devient le président, choisi pour sa figure plus présentable que les membres d'Ordre nouveau et d'anciens résistants partisans de l'Algérie française. Le parti, devenu Rassemblement national, s'impose aujourd'hui comme la première force politique du pays.
Il y a 54 ans naissait le parti qui domine aujourd'hui la vie politique française. Retour sur une fondation que ses héritiers ont mis un demi-siècle à dépasser.
Rue de Grenelle, un soir d'octobre
Ils n'étaient pas plus de soixante ou soixante-dix. Une salle de la rue de Grenelle, dans le 7e arrondissement de Paris, un congrès fondateur sans éclat. Ce 5 octobre 1972 naît le Front national pour l'unité française.
Le sigle FNUF ne survivra pas longtemps. On n'en gardera que les deux premiers mots.
Quelques jours plus tard, les statuts confirment le nom du président : Jean-Marie Le Pen. L'ancien député poujadiste n'est pourtant pas l'architecte de l'opération. Il est loin d'en être le seul acteur, et l'histoire a retenu son nom pour une raison précise : ceux qui pilotaient l'initiative voulaient une figure présentable.
Car le paradoxe est là. Aux yeux des congressistes de 1972, Jean-Marie Le Pen fait figure de modéré. La « dédiabolisation », mot que l'on associera des décennies plus tard à sa fille, commence en réalité le jour même de la fondation.
Ordre nouveau, OAS : les deux familles fondatrices
Le noyau dur vient d'un mouvement né à la fin des années 1960 : Ordre nouveau. Le nom n'a rien d'anodin. Il reprend une expression utilisée par Hitler pour désigner la réorganisation ethnique de l'Europe voulue par le IIIe Reich.
Parmi ses membres figurent d'anciens de la Waffen SS, comme Pierre Bousquet ou Léon Gauthier. Tous deux prendront une part active à la naissance du FN.
Leur stratégie est claire. Se doter d'une vitrine électorale, se présenter devant les Français, accepter les règles du jeu démocratique.
Jean-Marie Le Pen, lui, multipliera au fil de sa carrière les sorties qui lui vaudront les foudres des tribunaux et de la classe politique. Il y aura le « Durafour crématoire » visant le ministre Michel Durafour. Il y aura surtout ses propos sur les chambres à gaz, qualifiées de « détail » de la Seconde Guerre mondiale, pour lesquels il a été définitivement condamné.
Mais réduire la fondation du Front national à cette seule mouvance serait passer à côté de l'essentiel.
Dans la salle, il y a aussi des hommes issus de la Résistance. Georges Bidault, notamment, celui qui avait succédé à Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance après l'assassinat de ce dernier par les nazis.
Ce qui rassemble ces anciens résistants ? L'Algérie française.
Ils n'ont jamais accepté que le général de Gaulle conduise l'Algérie à l'indépendance. Beaucoup ont rejoint l'Organisation armée secrète, l'OAS, qui a combattu le pouvoir gaulliste par la violence et l'action terroriste, jusqu'à tenter d'assassiner le chef de l'État.
Pour eux, la blessure est profonde. De Gaulle avait laissé entendre qu'il défendrait l'Algérie comme une terre française. Il a fait l'inverse, en ouvrant la voie à l'indépendance avec les accords d'Évian en 1962.
C'est la seconde colonne vertébrale du Front national : celle des Français qui se sont sentis trahis.
De la Provence au premier parti de France
La géographie électorale en témoigne. Les premiers succès du Front national viendront de Provence, terre d'accueil d'une grande partie des pieds-noirs contraints de quitter l'Algérie en 1962.
Ces familles avaient tout laissé derrière elles. Elles trouveront dans le jeune parti une voix que les formations de gouvernement ne leur offraient pas.
Le reste appartient à l'histoire contemporaine. En 2018, le Front national devient le Rassemblement national. Jean-Marie Le Pen, exclu du parti qu'il avait présidé pendant près de quarante ans, s'éteint le 7 janvier 2025.
Le nom Le Pen, lui, reste au cœur du mouvement. Marine Le Pen préside le groupe RN à l'Assemblée nationale, tandis que la présidence du parti est assurée depuis 2022 par Jordan Bardella, entré au Front national à 16 ans.
Cinquante-quatre ans après la réunion confidentielle de la rue de Grenelle, la formation née dans une petite salle parisienne s'est imposée comme la première force politique du pays. Peu de partis peuvent revendiquer pareil parcours.
(Crédit photo : Getty - Alain Nogues/Sygma/Sygma via Getty Images)



