Aller au contenu
0%
Mémoire

Il a signé la paix, ils l'ont tué

6 octobre 2026 à 12:00
5 min de lecture
Il a signé la paix, ils l'ont tué

Résumé IA

Le 6 octobre 1981, au Caire, Anouar el-Sadate est mortellement touché lors d'une parade militaire par des assaillants islamistes. Le président égyptien, qui avait signé la paix avec Israël en 1979 et reçu le Prix Nobel de la paix, paie le prix de son courage politique face à ses opposants.

Aa

Il y a quarante-cinq ans, un homme qui avait osé la paix tombait sous les balles de l'islamisme.
Le 6 octobre 1981, au Caire, Anouar el-Sadate payait de sa vie le prix du courage politique.

Du compagnon de Nasser au vainqueur du Kippour

Un stade du Caire. Des tribunes pavoisées, des officiels en grand uniforme, des avions qui fendent le ciel. Comme chaque année, l'Égypte célèbre la guerre d'octobre 1973 par une immense parade militaire. Ce mardi 6 octobre 1981, le raïs est debout, il salue. Quelques minutes plus tard, il sera mortellement touché.

L'homme qui tombe ce jour-là est admiré dans tout l'Occident. Deux ans plus tôt, il a fait ce que personne n'osait : signer la paix avec l'État hébreu. Un geste qui lui a valu, avec le Premier ministre israélien Menahem Begin, le Prix Nobel de la paix. Mais chez lui, et dans une large partie du monde arabe, on ne lui pardonne rien.

Le parcours d'Anouar el-Sadate n'a rien d'une ligne droite. Jeune officier, il fréquente les Frères musulmans, mouvance islamiste solidement implantée en Égypte. En 1952, il rompt avec eux et rejoint les « officiers libres », ce groupe nationaliste où se trouve aussi son ami Gamal Abdel Nasser, futur président du pays.

Nasser meurt en pleine gloire le 28 septembre 1970. Une gloire pourtant entachée par deux défaites cuisantes face à Israël.

Vice-président, Sadate lui succède sans heurts. Et il frappe fort. Le 6 octobre 1973, il lance l'attaque contre l'armée israélienne en plein Yom Kippour, jour de recueillement pour de nombreux Israéliens. Les premiers jours tournent à l'avantage égyptien : le monde arabe tient sa revanche sur des années d'humiliation.

Israël vit alors la plus grande peur de son histoire. Puis le pays se ressaisit, repousse les offensives égyptiennes et syriennes, et les troupes du général Ariel Sharon franchissent même le canal de Suez en sens inverse.

Demi-victoire, donc. Mais la guerre du Kippour a brisé un mythe, celui d'une armée israélienne invincible. Sadate en tire un prestige immense, en Égypte comme dans tout le monde arabe.

Il va s'en servir pour tout changer. Sans renier ouvertement l'héritage nassérien, il prend ses distances avec l'Union soviétique et se tourne vers l'Occident. Il libéralise l'économie. Il relance la traque des Frères musulmans et des islamistes. Et surtout, il tourne le dos aux grandes envolées panarabes : l'Égypte d'abord.

Camp David, le courage contre la rue arabe

Novembre 1977. Sadate pose le pied à Jérusalem. Devant la Knesset, le Parlement israélien, il prononce un discours resté dans l'histoire et reconnaît l'État d'Israël. Un acte d'une audace rare pour un dirigeant arabe de l'époque.

Le 17 septembre 1978, les accords de Camp David sont conclus avec Menahem Begin, sous l'égide du président américain Jimmy Carter. Le traité de paix suit le 26 mars 1979. Le Nobel vient couronner, à juste titre, deux ennemis de toujours devenus partenaires. Sadate, lui, ne fera pas le voyage d'Oslo pour recevoir le prix.

Car le prix politique, il le paie déjà. À Damas, Bagdad, Tripoli ou Téhéran, il est devenu un « traître ». Son crime : avoir transformé un ennemi en interlocuteur. Comme d'autres faiseurs de paix avant et après lui, il se heurte à ceux qui refusent toute paix, parce que toute paix suppose des concessions.

Le front intérieur se fissure aussi. Sa libéralisation économique a enrichi à l'excès une petite caste de privilégiés, nourri la corruption et appauvri la majorité des Égyptiens. Après onze ans de pouvoir, le raïs n'est plus un chef aimé.

Et une menace grandit. Encouragé par la victoire de Khomeiny en Iran, l'intégrisme islamique monte en puissance. Sadate choisit l'affrontement. Dans les semaines qui précèdent le défilé, il lance une offensive d'ampleur contre intellectuels et activistes, islamistes comme communistes. Le 3 septembre 1981, il fait arrêter 150 opposants islamistes.

Parmi eux, le frère d'un soldat appelé à défiler devant le président un mois plus tard.

« Mort au pharaon » : l'assassinat en direct

Pour des raisons de sécurité, la parade a été cantonnée dans un stade. Le président, debout dans la tribune, salue le passage des Mirage. C'est à cet instant qu'un camion militaire s'immobilise devant lui, simulant une panne.

Un lieutenant en descend et lance une grenade fumigène. C'est le signal.

Ses complices jaillissent du véhicule et foncent vers la tribune officielle en tirant à l'arme automatique. Grenades, rafales de mitrailleuse, un cri qui résume tout : « Mort au pharaon ! » Six militaires d'une unité antichar mènent l'assaut.

Le bilan est lourd : onze morts, dont l'ambassadeur de Cuba, et 38 blessés. Parmi eux, Anouar el-Sadate, grièvement touché, qui meurt peu après son arrivée à l'hôpital.

Dans la tribune, les gardes ne s'occupent plus que d'un homme : le vice-président Hosni Moubarak, blessé à la main, évacué en urgence. La continuité de l'État repose désormais sur lui.

Tout s'est joué sous les yeux du public et des caméras, dans un chaos indescriptible.

Les réactions disent l'état du monde arabe. Consternation en Israël, à Oman et au Maroc. Scènes de liesse dans les rues de Damas, de Tripoli, de Téhéran et de Bagdad.

Reste une date, cruelle dans sa symétrie. Anouar el-Sadate a été abattu huit ans jour pour jour après le déclenchement de la guerre qui lui avait donné sa légitimité et sa gloire. Le soldat devenu homme de paix est tombé sous les coups de ceux qui ne voulaient ni l'un ni l'autre.

(Crédit photo : Getty - Universal History Archive/Universal Images Group)