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Au delà du récif

Start-up de défense : 5,9 %, vraiment ?

7 octobre 2026 à 10:00
5 min de lecture
Start-up de défense : 5,9 %, vraiment ?

Résumé IA

La Cour des comptes dresse un bilan nuancé de l'Agence de l'innovation de défense (AID), créée en 2018. Elle constate que l'innovation ouverte ne représente que 5,9 % des crédits « Études amont », profitant surtout aux grands groupes, et que le contrôle des financements reste insuffisant. Le ministère accepte sept des neuf recommandations formulées pour renforcer l'autonomie et la coordination de l'agence.

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Souveraineté, réarmement, économie de guerre : la France n'a plus le droit de gaspiller un euro de son effort de défense.
Or la Cour des comptes vient de rappeler que l'innovation militaire, elle aussi, doit rendre des comptes.

Une agence qui a trouvé sa place

Il y a des rapports qui sonnent comme des avertissements. Celui que la Cour des comptes consacre à l'Agence de l'innovation de défense en fait partie. Pas un réquisitoire, non. Plutôt un bilan lucide, qui reconnaît les progrès tout en mettant le doigt là où ça coince.

Créée en 2018, l'AID devait répondre à une ambition claire : rassembler les acteurs de l'innovation du ministère des Armées et capter, enfin, les innovations civiles utiles à la défense. Sept ans plus tard, les magistrats de la rue Cambon ont passé au crible les exercices 2018 à 2025. Leur verdict est nuancé.

Commençons par ce qui fonctionne. Car il serait malhonnête de le passer sous silence.

L'agence est aujourd'hui bien structurée. Elle a contribué à faire tomber des cloisons qui, longtemps, séparaient les forces armées, la direction générale de l'armement et les acteurs innovants du secteur privé. Dans un pays où les silos administratifs ont la vie dure, ce n'est pas rien.

Les moyens ont suivi. En 2025, l'AID comptait 116 personnels. Elle avait la responsabilité, cette même année, de 1,29 milliard d'euros de crédits de paiement sur le programme 144, auxquels s'ajoutaient 150 millions d'euros sur le programme 191.

Selon la Cour, la montée en puissance en matière de ressources humaines est désormais achevée. L'outil existe. Reste à savoir s'il est utilisé à bon escient.

L'innovation ouverte, grande promesse restée sur le quai

C'est là que le bât blesse.

L'innovation ouverte était l'une des raisons d'être de l'agence. L'idée était simple, et elle était bonne : aller chercher dans les start-up, les laboratoires, les PME, ces technologies qui peuvent donner un avantage décisif à nos soldats. Une logique d'agilité, de réactivité, à l'image de ce que pratiquent nos alliés les plus offensifs.

Les chiffres racontent une autre histoire. Près de 90 % des crédits placés sous la responsabilité de l'AID sont en pratique consacrés aux projets technologiques de défense qui préparent les grands programmes d'armement. Ils profitent principalement aux grands groupes industriels.

Entre 2019 et 2025, l'innovation ouverte a mobilisé 372,5 millions d'euros. Soit seulement 5,9 % des crédits « Études amont ».

Et les petites entreprises ? Elles ne captent que 5 à 12 % des marchés et subventions financés par ces crédits.

Personne ne conteste l'importance des grands industriels de défense, piliers de notre base industrielle et technologique. Mais une agence pensée pour ouvrir les portes aux innovateurs les plus agiles ne peut pas se contenter de leur laisser des miettes. C'est une question de cohérence. C'est aussi une question de souveraineté : les pépites françaises qui ne trouvent pas de débouchés chez nous finissent souvent par en chercher ailleurs.

Le contrôle et l'évaluation, angles morts persistants

Le rapport ne s'arrête pas aux arbitrages budgétaires. Il s'attaque aussi à la manière dont l'argent public est suivi.

L'AID propose une large palette de financements. Leurs résultats, en revanche, sont peu évalués, et les indicateurs disponibles restent parcellaires. Quand on engage des centaines de millions d'euros d'argent du contribuable, on est en droit d'attendre mieux.

Autre point qui fâche : la quasi-totalité des marchés d'innovation sont passés de gré à gré. La Cour en tire une conclusion logique, celle d'un nécessaire renforcement des dispositifs de contrôle.

Il y a plus embarrassant encore. L'agence ne dispose toujours pas d'une base consolidée des projets qu'elle accompagne. Un système d'information devait y remédier. Il a été abandonné en 2024, après avoir coûté 1,1 million d'euros. Le symbole est cruel pour une structure censée incarner la modernité.

Quant au passage à l'échelle, véritable test de l'utilité d'une innovation, il reste limité. Une quinzaine de projets au plus entrent chaque année dans cette phase.

Une coordination diluée dans le millefeuille

Dernier chantier, et non des moindres : la gouvernance.

Ces dernières années, les initiatives et structures d'innovation se sont multipliées au sein du ministère des Armées. Résultat, l'AID peine à disposer d'une vision d'ensemble. La mission de coordination qui lui avait été confiée s'en trouve affaiblie.

Son positionnement n'aide pas. Rattachée à la DGA en tant que service, l'agence voit ses leviers d'action réduits à l'échelle du ministère. Difficile de coordonner quand on n'est pas en position de le faire.

La Cour appelle donc à clarifier son rôle et à renforcer la gouvernance ministérielle de l'innovation de défense. Autrement dit, à sortir du flou.

Neuf recommandations, sept acceptées

Les magistrats formulent neuf recommandations. Parmi elles, renforcer l'autonomie de l'AID en matière d'innovation ouverte, mieux suivre les crédits qui bénéficient aux start-up, PME et ETI, améliorer le contrôle et l'évaluation des dispositifs, et conforter son rôle de coordination.

Dans son droit de réponse, le ministère indique partager la majeure partie des constats. Il ne s'oppose pas à sept des neuf recommandations.

C'est un signal encourageant. Mais un rapport de la Cour ne vaut que par ce qui en est fait ensuite.

La France a fait le choix de remonter en puissance face à un monde redevenu dangereux. Cet effort exige des armées équipées, des industriels solides, mais aussi une capacité à innover vite et bien. L'AID a les moyens de jouer ce rôle. Elle doit maintenant prouver qu'elle sait ouvrir grand les portes à l'innovation française, et rendre compte de chaque euro engagé.

(Crédit photo : Ministère des Armées)