Le roi humilié se venge

Résumé IA
En 1669, l’ambassadeur ottoman Soliman Aga humilie Louis XIV en snobant la cour de Versailles. Le roi riposte en commandant à Molière et Lully un « ballet turc ridicule ». Le 14 octobre 1670, la première du *Bourgeois gentilhomme* est donnée à Chambord, une satire devenue un chef-d’œuvre du théâtre français.
Il y a 356 ans, un ambassadeur ottoman snobait la cour de France. Louis XIV a répondu avec Molière et Lully, et c’est cette réponse qui est restée.
Un affront diplomatique, une riposte en musique
Décembre 1669. Versailles reçoit Soliman Aga, ambassadeur du Grand Turc, le sultan ottoman de Constantinople. La cour sort le grand jeu. L’émissaire, lui, affiche son mépris pour les fastes du royaume et raille ce qu’il voit.
Louis XIV n’oublie pas.
Le diplomate a bien tenté de séduire la cour avec le « kawah », ce café encore inconnu des Français. Le roi y reste insensible. Il veut autre chose : une revanche. Et il sait à qui la confier.
La commande tombe chez Molière, et elle est précise : un « ballet turc ridicule ». Le dramaturge fait de nouveau équipe avec Lully, compositeur attitré de la Cour. Ensemble, ils montent une comédie-ballet en cinq actes.
Le 14 octobre 1670, au château de Chambord, la troupe donne la première représentation du Bourgeois gentilhomme devant le souverain et sa cour.
Ce n’est pas un divertissement anodin. C’est une réplique. Une puissance étrangère a cru pouvoir moquer la France, et la France répond par ce qu’elle sait faire de mieux, l’esprit, la scène et le rire. Les « turqueries » sont alors à la mode, et Molière s’en empare avec un talent rare. Il excelle autant dans cet exotisme au goût du jour que dans la satire du bourgeois qui singe les manières des « gens de qualité ».
Monsieur Jourdain, le parvenu qui voulait être noble
Au centre de la pièce se trouve un homme riche, naïf et ridicule.
Monsieur Jourdain a de l’argent mais pas de rang. Il veut un titre de noblesse et croit pouvoir l’acquérir en apprenant les bonnes manières. Il prend des leçons de danse et d’escrime, avec une maladresse remarquable. Il découvre la philosophie avec la curiosité d’un enfant.
Molière vise ici une réalité précise de son temps : la haute bourgeoisie avide de s’anoblir en achetant des charges, ces fameuses « savonnettes à vilains ». Le message de la pièce est clair. Monsieur Jourdain est un petit monsieur qui voudrait s’élever au-dessus de sa condition, et le spectateur rit de lui.
Les premières à le tourner en dérision vivent sous son toit. Sa femme et sa servante s’opposent à son autorité grandissante, surtout lorsqu’il refuse de marier sa fille à Cléonte, le jeune homme qu’elle aime, au motif qu’il n’est pas gentilhomme.
C’est alors qu’intervient la ruse.
Un valet introduit chez Jourdain l’amoureux déguisé en fils du Grand Turc. Le faux prince propose d’élever le maître de maison à la dignité de « mamamouchi », en échange de la main de sa fille. Jourdain, ébloui, accepte aussitôt.
La scène du Mamamouchi est devenue un final d’anthologie. L’affaire se conclut par un ballet oriental sur une musique de Lully. Ironie de l’histoire, les véritables janissaires du sultan finiront par en faire une marche populaire. La moquerie française a ainsi fini par être reprise dans les rangs de ceux qu’elle visait.
Le théâtre total, sommet d’un génie français
Le Bourgeois gentilhomme est sans doute la plus belle expression du théâtre total cher à Molière. La comédie, la danse et la musique s’y mêlent dans une inspiration très baroque.
Le roi apprécie le genre et ne se contente pas de le regarder. Jusqu’à la trentaine, Louis XIV danse lui-même dans certains ballets, comme le rappelle le film de Gérard Corbiau, Le roi danse, sorti en 2000. Le souverain ne se tient pas à l’écart des arts : il y participe.
Pourtant, au soir de la première, Molière est inquiet. Le roi ne dit rien. Il faut attendre cinq jours pour que Louis XIV lui confie avoir trouvé la comédie excellente.
Les Parisiens patientent cinq semaines de plus. Ils découvrent la pièce le 24 novembre 1670, au théâtre du Palais-Royal.
À ce moment-là, le comédien est au sommet de sa gloire. Il est aussi épuisé par les années de galère et par les combats menés contre les cabales de la cour. Le triomphe a un prix.
Plus de trois siècles plus tard, la pièce continue d’inspirer les metteurs en scène. Valérie Lesort et Christian Hecq ont repris avec gourmandise toute l’excentricité de ce Monsieur Jourdain fasciné par les ors royaux. Ils soulignent sa naïveté sans limites, qui les touche particulièrement, et voient en lui un enfant qui, selon leurs mots, « veut jouer à ».
Leur lecture fait mouche. Jourdain fait rire, mais il ne laisse jamais indifférent.
Le Bourgeois gentilhomme rappelle aussi qu’en 1670 la France n’avait pas besoin de s’excuser d’être elle-même. Face au dédain d’un ambassadeur étranger, elle a répondu par un chef-d’œuvre qui se joue encore aujourd’hui.
(Crédit photo : https://www.ticketac.com/spectacles/lully-moliere-le-bourgeois-gentilhomme-33633)



