Ormuz réveille le cauchemar de 1973

Résumé IA
Le 17 octobre 1973, onze pays arabes membres de l'OPEP imposent un embargo pétrolier contre les soutiens d'Israël, provoquant un quintuplement du prix du baril. La France lance alors un programme électronucléaire en 1974. L'économiste Philippe Chalmin compare ce choc énergétique à la situation actuelle autour du détroit d'Ormuz.
Il y a cinquante-trois ans, l’Occident découvrait qu’il dépendait du bon vouloir d’une poignée de producteurs.
Le 17 octobre 1973, le pétrole devenait une arme politique, et l’Europe apprenait la peur de manquer.
Un monde bâti sur le pétrole bon marché
Il faut se replacer dans l’époque.
Pendant les Trente Glorieuses, l’Occident vit sur une évidence que personne ne songe à discuter : le pétrole est abondant, et il ne coûte presque rien. Le baril s’échange autour de 2,50 dollars. Son prix ne dépend pas des pays producteurs, mais d’un cartel de géants privés, Esso (devenu Exxon), BP, Shell et quelques autres, que l’on surnomme les « Sept Sœurs ».
Cette certitude va voler en éclats en quelques semaines.
Octobre 1973. L’Égypte et la Syrie lancent une offensive contre Israël, le jour de Kippour. L’État hébreu l’emporte. Dix jours plus tard, la riposte ne vient pas du champ de bataille, mais des puits.
Le 17 octobre, onze pays arabes membres de l’OPEP, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, annoncent un embargo pétrolier contre les nations qui soutiennent Israël. Les États-Unis sont visés. Les Pays-Bas aussi, comme le Portugal et l’Afrique du Sud.
Derrière cette décision, un homme : le roi Fayçal d’Arabie saoudite, épaulé par son ministre du pétrole, le cheikh Yamani. À eux deux, ils tiennent 21 % des exportations mondiales d’or noir. Un levier considérable, et ils le savent.
Pour l’économiste Philippe Chalmin, professeur émérite d’histoire économique à l’université Paris-Dauphine et spécialiste des matières premières, c’est l’instant précis où tout bascule. Les producteurs comprennent soudain qu’ils disposent d’un pouvoir économique réel, et que les Occidentaux vont, selon son expression, « venir leur manger dans la main ».
Le basculement est brutal. Le contrôle du marché passe des grandes compagnies à l’OPEP. Le prix du baril est multiplié par cinq, de 2,50 dollars à près de 13 dollars.
Et l’Europe ? Elle cède. Paniqués, les Européens lâchent les Pays-Bas plutôt que de partager avec eux leur pétrole. Une leçon de solidarité qui, déjà, en dit long. Chaque capitale prend ses propres mesures d’urgence face à une pénurie redoutée. Pénurie qui, au bout du compte, n’arrivera jamais.
Un choc énergétique et psychologique
Ce qui s’installe alors dépasse l’économie.
C’est la peur de manquer. Une angoisse diffuse, nouvelle, qui saisit des sociétés habituées à l’abondance et les oblige à regarder en face leur dépendance énergétique. Les gouvernements improvisent : limitations de vitesse sur les routes, campagnes d’économies d’énergie, premières pistes pour sortir du tout-pétrole.
La France, elle, fait un choix qui structure encore son modèle. En mars 1974, le gouvernement de Pierre Messmer lance un vaste programme électronucléaire. Faute de pétrole sur son sol, le pays mise sur son ingénierie et sur sa souveraineté. Un pari de long terme, à rebours de la panique ambiante.
Car le bilan, lui, est lourd. Qui gagne ? Les pays exportateurs, évidemment. Mais aussi les grandes compagnies pétrolières occidentales, qui profitent largement de la flambée. Qui perd ? Les peuples d’Occident. La hausse de l’énergie vient aggraver une récession déjà perceptible depuis plusieurs mois. Le chômage explose.
Toute la décennie 1970 sera marquée par ce que Philippe Chalmin appelle tout simplement « la crise ». Le mot n’avait plus été employé dans ce sens depuis l’entre-deux-guerres. La croissance s’essouffle, l’inflation s’emballe, le plein-emploi disparaît du paysage.
Pourtant, la crise produit aussi des réveils inattendus. Le mouvement écologiste prend forme. La France redécouvre sa vocation agricole, et Valéry Giscard d’Estaing parle même de « pétrole vert ». C’est encore lui qui pousse à la création du G6, réuni à Rambouillet en 1975, pour que les grandes puissances industrielles reprennent la main ensemble.
Côté américain, Washington réagit à sa manière : en confiant au chah d’Iran, Mohammed Réza Pahlavi, la mission de rétablir l’approvisionnement. L’OPEP ne retrouvera plus jamais une telle emprise. Mais le chah, grisé par ce rôle, finit par perdre pied. Sa chute en 1979 déclenche un second choc pétrolier, plus profond et plus durable que le premier.
Puis, en 1986, l’OPEP perd définitivement le contrôle du marché. On entre alors dans le monde actuel, celui où, résume Philippe Chalmin, plus personne ne maîtrise le prix du pétrole, qui fluctue en permanence.
Ormuz, le spectre de 1973
Cinquante-trois ans plus tard, la question revient.
Le détroit d’Ormuz concentre aujourd’hui toutes les inquiétudes. Par ce passage étroit transitent 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié échangés dans le monde. Une artère vitale. Et un point de pression idéal pour qui veut faire trembler les économies occidentales.
Sommes-nous face à un nouveau choc pétrolier ? Philippe Chalmin répond oui, sans détour. Puis il nuance. Il préfère parler de choc énergétique, tout en estimant que le choc psychologique est comparable à celui provoqué en 1974 par la prise de contrôle des pays producteurs.
La comparaison mérite qu’on s’y arrête.
En 1973, l’Europe avait découvert sa vulnérabilité dans la panique, chacun pour soi. La France avait su en tirer une stratégie : produire elle-même son énergie plutôt que de la mendier. Cette indépendance énergétique n’était pas un slogan. C’était une réponse concrète à une humiliation.
Le premier choc pétrolier reste l’un des grands tournants économiques du XXᵉ siècle. Il rappelle une vérité simple, que les crises successives n’ont jamais démentie : un pays qui ne maîtrise pas son énergie ne maîtrise pas son destin.
(Crédit photo : Getty - ullstein bild)


