La France distribue ses passeports

Résumé IA
Le 26 décembre 2025, trois femmes sont poignardées dans le métro parisien par un Malien sous OQTF, qui s'avère posséder un passeport français authentique. Une étude publiée en octobre 2026 révèle que 3 millions de personnes sont devenues françaises entre 2000 et 2024, et propose de faire de la naturalisation l'unique voie d'accès à la nationalité, une option soutenue par 61 % des Français.
Un passeport français retrouvé chez un Malien sous OQTF, que ni l’État ni l’intéressé ne savaient français.
Derrière ce fait divers ubuesque, une question que la classe politique esquive depuis quarante ans : qui devient français, et comment ?
Des chiffres sans précédent
Le 26 décembre 2025, trois femmes sont poignardées sur la ligne 3 du métro parisien. Le suspect, 25 ans, est présenté comme un Malien en situation irrégulière, déjà condamné pour vol aggravé et agression sexuelle, visé par une OQTF qui n’a jamais pu être exécutée faute de laissez-passer consulaire. Puis la perquisition révèle un passeport français authentique à son nom. L’homme était français depuis des années. Personne ne le savait. Ni lui, apparemment, ni l’administration qui préparait son renvoi vers Bamako.
C’est par cette affaire que s’ouvre l’étude publiée en octobre 2026 par la Fondation pour l’innovation politique et l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, signée par Nicolas Pouvreau-Monti. Son titre est sobre : « L’acquisition de la nationalité française, radiographie et propositions ». Son contenu, beaucoup moins.
Entre 2000 et 2024, trois millions de personnes nées étrangères sont devenues françaises. Environ 1,6 million par naturalisation par décret, près de 800 000 par le droit du sol différé, quelque 560 000 par mariage. À périmètre comparable, c’est près de deux fois plus que sur le dernier quart du XXe siècle, qui en comptait moins de 1,7 million.
Ce volume colle presque exactement à la hausse de la population immigrée, en progression de 82 % entre 1999 et 2025. Et pourtant, malgré ces naturalisations massives, la part des étrangers dans la population a presque doublé, de 5,5 % à 9,1 %. Un record historique. Autrement dit, les acquisitions de nationalité ne suffisent même plus à faire baisser la statistique.
Les données Eurostat exploitées par l’auteur, sur vingt ans, dessinent un profil net. Les ressortissants du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie représentent 36 % des acquisitions entre 2004 et 2023. Les Marocains arrivent en tête avec plus de 404 000 nouveaux Français, devant les Algériens, environ 323 000. L’Afrique dans son ensemble pèse 61,5 %, l’Europe à peine 20 %.
Une singularité française saute aux yeux : 83 % des Algériens devenus citoyens d’un pays de l’Union européenne l’ont été en devenant français. Pour les Tunisiens, 61 %. Les chiffres 2025 publiés par le ministère de l’Intérieur confirment la tendance. Plus aucun pays de l’UE ne figure dans le top 10.
L’explication est double. La France accueille l’immigration « la plus africaine » d’Europe, et les ressortissants européens, déjà protégés par leur statut, ont peu d’intérêt à demander le passeport. Ce sont donc surtout les autres qui franchissent le pas, avec à la clé le droit de vote à toutes les élections nationales.
L’auteur ne fait pas mystère des enjeux électoraux. Il cite le sondage Ifop-Hexagone d’avril 2025 : chez les électeurs dont les deux parents sont d’origine extra-européenne, 37 % déclarent vouloir voter Mélenchon, contre 10 % chez ceux ayant un seul parent d’origine européenne. Il rappelle aussi que Terra Nova, dès 2011, intégrait ouvertement les naturalisés dans le calcul de sa « France de demain ».
Un droit troué de partout
Le constat juridique est peut-être le plus cinglant. Rien, ni la Constitution ni l’Europe, n’empêche le législateur d’agir. Le Conseil constitutionnel a refusé dès 1993 de sacraliser le droit du sol, rappelant qu’il avait été instauré en 1889 pour des raisons de conscription. Il a d’ailleurs validé en 2018 puis en 2025 son durcissement à Mayotte. L’Union européenne laisse aux États la maîtrise de leur nationalité, la CEDH ne s’en mêle quasiment pas.
Ce qui bloque, c’est la volonté politique. Et pendant ce temps, les dérogations s’empilent. Deux années d’études supérieures en France réduisent le délai de résidence de cinq à deux ans. Les réfugiés statutaires, plus de 530 000 fin 2025, sont dispensés de tout délai. Idem pour les ressortissants de pays francophones remplissant certains critères. Depuis 2016, un frère ou une sœur peut réclamer la nationalité « par capillarité ». Les mineurs isolés pris en charge trois ans par l’aide sociale à l’enfance peuvent devenir français par simple déclaration, alors même que le nombre de MNA a été multiplié par cinq entre 2013 et 2024.
Le droit du sol, lui, reste régi par la loi Guigou de 1998 : acquisition automatique à 18 ans, anticipable dès 13 ans, sans aucune condition d’assimilation, ni même l’absence de condamnation grave. Au 1er janvier 2024, 763 000 étrangers mineurs nés en France attendaient leur tour.
La voie du mariage n’est guère plus exigeante. Quatre ans d’union, un niveau B2 en français, et l’administration perd sa marge d’appréciation. Plus de 30 000 mariages franco-étrangers sont célébrés chaque année en France. L’étude invite à ne pas y lire automatiquement un signe d’intégration, une part de ces unions liant un Français issu de l’immigration à un conjoint du pays d’origine familial.
Quant à la naturalisation elle-même, la Cour des comptes jugeait en 2020 l’entretien d’assimilation bref et formel : vingt à trente minutes, quelques questions sur un roi de France ou l’hymne national. La circulaire Retailleau de mai 2025 et l’examen civique de quarante questions ont commencé à resserrer la vis. Résultat : –13,5 % de naturalisations par décret entre 2024 et 2025.
Une voie unique, et les Français suivent
La proposition centrale tient en deux phrases. Personne ne doit devenir français sans l’avoir voulu expressément. Personne ne doit le devenir sans que la République l’ait décidé.
Concrètement, la naturalisation par décret deviendrait la seule porte d’entrée dans la nationalité. Droit du sol et mariage disparaîtraient en tant que voies autonomes, avec éventuellement une bonification pour les personnes nées en France ou mariées à un Français. Le délai de résidence passerait à dix ans, comme en Italie, en Espagne ou en Suisse, et les dérogations seraient supprimées, sauf pour les profils exceptionnels.
À défaut, l’étude propose un plan de repli : casier judiciaire vierge, autosuffisance financière, huit ans de vie commune et niveau C1 pour le mariage, manifestation de volonté entre 18 et 21 ans pour le droit du sol, fin de l’acquisition par capillarité.
Utopie ? Les Français ne semblent pas le penser. Selon un sondage Ifop pour l’OID réalisé en septembre 2026 auprès de 3 002 personnes, 61 % sont favorables à cette voie unique, dont 35 % très favorables. Seuls 26 % s’y opposent. L’adhésion atteint 82 % chez les proches du RN, 80 % chez LR, et 70 % chez les sympathisants Renaissance. À gauche, plus de quatre socialistes et écologistes sur dix l’approuvent. Même un tiers des électeurs LFI dit oui, alors que leur parti réclame le droit du sol intégral.
À six mois de la présidentielle, le décalage est saisissant. Le sujet passe pour explosif dans les états-majors. Dans le pays, il fait presque consensus.
(Crédit photo : FREDERIC PETRY / Hans Lucas via AFP)


