La Dépêche de Nouméa inaugure sa série des “Grands Entretiens”, consacrée aux personnalités qui façonnent le débat national. Pour ce premier numéro, nous recevons Sarah Knafo, eurodéputée, juriste de formation, et figure montante de la droite française.
Inconnue du grand public il y a dix-huit mois, elle s’est imposée en un temps record comme l’une des voix les plus actives sur les questions de souveraineté, de sécurité et de puissance française. Hyperactive, précise, redoutablement structurée, elle navigue déjà au cœur des dossiers géopolitiques et économiques qui orienteront la décennie.
Dans cet entretien, elle pose un regard clair sur la crise du 13 mai, les ingérences étrangères, l’avenir du nickel, la place de la France dans le Pacifique et les choix que la Nouvelle-Calédonie doit affronter pour reconstruire son avenir.
1 — Avec le recul, comment analysez-vous l’explosion de violence du 13 mai : mouvement social, manipulation politique ou stratégie délibérée ?
Sarah Knafo : Cette explosion de violence a sidéré la France entière. Je sais que vous vous êtes sentis bien seuls face à l’abandon de la classe politique et au désintérêt des médias nationaux, mais soyez sûrs que nous sommes nombreux en métropole à nous être sentis agressés autant que vous, à avoir eu peur pour vous, à avoir été révoltés, comme vous, des images et des récits que nous recevions. Je me souviens encore des appels effrayés de mes amis, de notre Fédération Reconquête qui voulait témoigner, mais à visage masqué en visioconférence, par peur des représailles.
Cette explosion de violence n’est pas un accident. Elle n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d’une stratégie politique patiemment élaborée. Il est manifeste qu’il y a eu une grande organisation en amont. Des barrages coordonnés, des cibles identifiées, une communication entretenue sur les réseaux… Je n’appelle pas cela une colère spontanée, mais l’instrumentalisation politique d’une jeunesse déboussolée.
Oui, cette jeunesse a été engrainée, endoctrinée, pendant des mois par des adversaires de la France, sans doute même avec l’aide de puissances étrangères hostiles à nos intérêts. On lui a mis en tête un récit toxique, qui visait à faire des partisans de la France des ennemis, des « blancs », des étrangers. A partir de là, tout était permis contre eux. D’ailleurs, pendant que le territoire brûlait, certains « responsables » de La France Insoumise parlaient de 500 « disparus », de « répression coloniale » ou « d’assassinats », sans aucune preuve. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que l’extrême gauche déshumanise pour se donner le droit moral de tuer au nom du Bien.
2 — L’État a-t-il réellement sous-estimé la radicalisation d’une partie du mouvement indépendantiste, comme l’affirment plusieurs observateurs ?
SK : Les faits parlent d’eux même. L’État n’était pas prêt, parce que le gouvernement n’a pas voulu voir les signaux. Le gouvernement a préféré se raconter que tout irait bien, jusqu’au moment où tout a explosé. Il faut dire qu’il n’est pas le seul : à Paris, c’est toute la classe politique qui est à front renversé sur le dossier calédonien. Par exemple, à Nouméa, LFI défend l’enracinement et les droits supérieurs du « peuple premier » sur ceux arrivés il y a « seulement » 150 ans, alors qu’en métropole, LFI estime qu’un étranger, arrivé il y a 15 jours, doit avoir autant de droits qu’un Français. Le Rassemblement national, pourtant historiquement connu pour défendre l’unité nationale et l’ordre républicain, renvoie désormais dos à dos les indépendantistes et les loyalistes, les violents et les pacifiques, et propose même un quatrième référendum « pour ne pas désespérer les Kanak de leur rêve d’indépendance » (!). Je crois pouvoir dire que chez Reconquête, nous sommes les seuls cohérents. De Nouméa à Paris, nous défendons l’ordre, la prospérité et l’identité française.
3 — L’ancien ministre de l’Intérieur a évoqué des liens entre l’Azerbaïdjan et certains groupes indépendantistes. À vos yeux, s’agit-il d’une ingérence marginale ou d’une opération stratégique contre la France ?
SK : Ce n’est absolument pas marginal… L’Azerbaïdjan mène depuis des années une stratégie d’influence agressive contre la France, en réponse à notre soutien historique à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabakh. Si nous laissons faire, je pense qu’ils ne s’arrêteront pas là. En Corse, aux Antilles, à la Réunion : les tentatives de déstabilisation de la France sont nombreuses. Je m’étonne de voir que ceux qui dénoncent la main d’« ingérences étrangères » derrière toute critique de leur politique ne semblent pas avoir de difficultés à reconnaître comme interlocuteurs légitimes des organisations soutenues et financées par l’étranger…
En 2019, le FLNKS a été reçu à Pékin par le régime chinois qui a multiplié les promesses de soutien et d’investissement, sur fond de discours anticolonialiste et antifrançais. Les entreprises chinoises s’implantent de plus en plus dans l’exploitation du nickel calédonien avec la bénédiction des forces indépendantistes, là où elles sont majoritaires. En avril 2024, le FLNKS a signé un mémorandum de coopération avec l’Azerbaïdjan. La Chine et l’Azerbaïdjan, pas particulièrement réputés pour leur philanthropie, se proposent simplement de remplacer la France et promettent des avantages à ceux qui les y aideront. Et si les leaders indépendantistes, derrière leurs beaux discours, ne faisaient que vendre leur terre au plus offrant pour en tirer bénéfice ? Peut-on prétendre réaliser un rêve d’indépendance, en se soumettant à de tels régimes ?
4 — Vous avez été invitée par Donald Trump à son investiture à Washington, vous parlez souvent de géopolitique : la Nouvelle-Calédonie est-elle devenue un point de friction entre puissances – notamment la Chine ?
SK : Bien sûr. La Nouvelle-Calédonie est un point clé dans le Pacifique : nickel, routes maritimes, influence chinoise. Elle est située dans une zone hautement stratégique : le centre de gravité de l’économie-monde s’est déplacé de l’Atlantique, vers le Pacifique. Tout le monde l’a compris depuis le grand revirement géopolitique de Barack Obama vers l’Asie, poursuivi par ses successeurs. Pour Washington comme pour Pékin, chaque îlot de cette zone compte. Je ne veux pas que Paris soit la seule capitale à négliger ce magnifique morceau de France.
Oui, la France, ne doit à aucun prix, se laisser évincer de cette zone clé. Abandonner une terre aussi précieuse ne serait donc pas seulement une trahison envers les Calédoniens, ce serait une faute lourde pour la France tout entière.
Je veux que nous ayons une véritable stratégie indo-pacifique, avec une France présente dans tout le Pacifique Sud : en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à Wallis-et-Futuna. C’est un triangle stratégique unique, que beaucoup de puissances envient. Face à la convoitise des puissances étrangères, la France doit renforcer sa présence. Implantons une base navale ultramarine d’envergure, la plus importante du pays, au sein de ce qui devient progressivement le nouveau centre de gravité du monde.
5 — Marine Le Pen défend l’idée d’un nouveau référendum dans quarante ans. Vous y voyez une impasse ou une solution réaliste ?
SK : Je suis en désaccord total avec Marine Le Pen sur ce point. Fermons la porte à tout prochain referendum. Entretenir la perspective de discussions institutionnelles sans fin avec les indépendantistes, voire envisager un nouveau référendum, c’est ne tirer aucune leçon du passé. La Nouvelle-Calédonie a voté trois fois. Trois NON nets. Organiser quatre référendums sur la même question, diviser une société que l’on prétend apaiser, en forçant chacun à choisir son camp, non pas une seule fois, mais quatre fois, comme si les électeurs n’avaient pas compris la question les trois premières fois. Quelle absurdité ! Cela me fait penser à cette phrase de Bertolt Brecht : « puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple. ». Puisque nous ne sommes pas contents du résultat du référendum, on va revoter à l’infini, changer les règles de vote, geler le corps électoral, etc.
Le pire, c’est que l’exécutif n’a jamais fait campagne pour le maintien de l’archipel dans la France. À croire qu’il ne le souhaitait pas. Aujourd’hui encore, au lieu de s’appuyer sur la légitimité de trois référendums pour clore ce triste chapitre et réaffirmer définitivement la souveraineté française, le gouvernement comme certaines oppoisitions, promeuvent un projet de quasi-indépendance. Comme si les indépendantistes avaient gagné, alors qu’ils ont perdu trois fois !
Un référendum est censé trancher une question, afin de passer à autre chose. En Nouvelle-Calédonie, la perspective de référendums lointains a, au contraire, fait trainer le problème qui s’est enkysté et aggravé. Les référendums ont forcé chacun à choisir son camp. Leur étalement sur quatre décennies a durablement structuré la société autour de ce clivage. Proposer un quatrième référendum dans un demi-siècle, c’est laisser les générations futures avec un conflit qu’on n’a pas eu le courage de résoudre aujourd’hui. Cela n’a que trop duré. Les Calédoniens ont tranché : la Nouvelle-Calédonie doit rester française.
6— Reconquête! s’est opposé depuis le début au gel du corps électoral. Pourquoi, selon vous, ce mécanisme est-il devenu un verrou démocratique pour la Nouvelle-Calédonie ?
SK : Il l’est devenu pour une raison très simple : il prive des Français du droit de vote. Où sont nos grands défenseurs de « l’Etat de droit » quand, depuis 30 ans, des Français sont privés du droit de vote, en France ? C’est d’ailleurs une contradiction totale de la gauche radicale : elle réclame le vote des immigrés partout en France, elle trouve normal que n’importe quel Européen vote aux municipales en France… mais elle accepte que des Français installés en Nouvelle-Calédonie depuis vingt ou trente ans ne choisissent ni leurs représentants ni leur destin. Ça n’a aucun sens.
Regardons les choses en face : ce gel n’a pas apporté la paix. Il a entretenu une illusion d’équilibre qui a explosé le 13 mai. On ne construit pas une stabilité sur un mécanisme qui exclut une partie de la population et met l’autre sous pression permanente. Dégelons dès maintenant le corps électoral. Ce débat doit être clos définitivement pour que la Nouvelle-Calédonie puisse exploiter sereinement tout son potentiel. Car son potentiel est immense.
7 — Alors qu’Eramet se retire progressivement et que les usines sont en crise, comment expliquez-vous que l’Etat se comporte comme un “mauvais actionnaire” sur un métal stratégique pour les batteries et la défense ?
SK : Le nickel est l’atout stratégique du XXIème siècle : une ressource critique pour les batteries, les alliages aéronautiques et la défense. Pourtant, depuis quinze ans, l’État s’est comporté comme un actionnaire hésitant, tantôt absent, tantôt interventionniste, mais jamais cohérent. Le résultat, un marché mondial dominé par l’Indonésie et la Chine, et une France qui change de stratégie tous les deux ans. Une filière aussi stratégique ne peut pas survivre dans l’improvisation. La partisane de la liberté économique que je suis aurait tendance à vous dire que l’Etat se comporte presque toujours « comme un mauvais actionnaire », et que ce qu’il a à faire de mieux c’est de laisser aux entreprises les moyens de croître et se développer : baisses massives de charges, d’impôts et de normes, en particulier dans l’industrie.
9 — Plus largement, comment voyez-vous l’avenir économique de la Nouvelle-Calédonie ?
SK : L’Etat doit d’abord mettre en place une stratégie énergétique digne d’un territoire stratégique. Toute économie n’est que de l’énergie transformée. Si l’énergie est chère, instable ou importée, alors le nickel calédonien est condamné à perdre face à l’Indonésie et à la Chine. Sans le couperet de l’indépendance, il sera désormais possible de lancer le projet d’une centrale électrique, qui permettra à nos entreprises à forte consommation d’électricité de pouvoir devenir très compétitives face à leurs concurrents indonésiens et chinois.
La Nouvelle-Calédonie a tout pour être attractive : un environnement exceptionnel, une position stratégique dans le Pacifique, des ressources, une population jeune. Ce bijou est presque aussi étendu que la Picardie et cinquante fois plus grand que Mayotte. La Nouvelle-Calédonie est riche de minerais précieux et stratégiques, elle est dotée d’un patrimoine naturel et biologique exceptionnel qu’il est essentiel de valoriser. Ses possibilités de développement industriel et commercial sont colossales.
L’Etat doit également mettre un terme au gaspillage des deniers publics. Nos ressources n’en seront que mieux redéployées vers des investissements structurants : industrie minière, énergie, numérique, agriculture. La Nouvelle-Calédonie peut s’inspirer des modèles insulaires performants, Saint-Barthélemy, Islande, ou même les îles Caïmans (75 000 habitants, PIB comparable à la Nouvelle-Calédonie pour redevenir attractive). Ces territoires ont clarifié leur stratégie. Ils ont choisi un cadre fiscal stable, des règles lisibles, une identité économique lisible et une administration qui n’étouffe pas l’initiative. Il suffit que l’Etat assure la stabilité par un régalien fort et nous rende notre oxygène sur l’économie, et on encouragera l’investissement, la création d’entreprises, la production, le travail.
10 — Après trois référendums et une crise majeure, que souhaitez-vous dire aujourd’hui aux Calédoniens qui doutent de l’avenir et de la parole de Paris ?
SK : La Nouvelle-Calédonie n’est pas condamnée : elle a l’énergie, la jeunesse, la force pour se relever. Nous allons tout faire pour que vous ne soyez pas un jour forcés de quitter cette terre que vous aimez tant.
Oui, nos intérêts, autant que nos principes, nous commandent de vous soutenir, vous les Calédoniens qui avez choisi de rester Français. Dans cet océan de lâcheté et d’abandon, vous nous avez donné une magnifique leçon de courage. Vous avez tenu debout quand tout s’effondrait : l’autorité, l’ordre, l’Etat.
Kanak ou descendants d’Européens, vous êtes farouchement attachés à la France et vous l’avez maintes fois prouvé. Allergiques au défaitisme, vous êtes combatifs et ne laisserez personne dire que vous n’êtes pas chez vous en Nouvelle-Calédonie.
Vous n’êtes pas seuls. Nous sommes avec vous. Nous trouvons votre combat admirable et vous êtes l’honneur de la France. De Nouméa à Paris, nous retrouverons bientôt le chemin de l’ordre et de la prospérité. L’un ne va jamais sans l’autre.

















