Le secteur du nickel en Nouvelle-Calédonie avance désormais sur un fil. Tandis que l’État annonce un futur plan de transformation de la filière et un accompagnement financier, les industriels, eux, regardent le calendrier avec inquiétude. Entre échéances bancaires imminentes, coûts énergétiques structurellement élevés et solutions provisoires, le temps devient l’ennemi principal de sociétés déjà fragilisées comme KNS, NMC et la SMSP.
Une filière stratégique sous pression financière immédiate
La crise du nickel ne date pas d’hier. Depuis plusieurs années, la filière calédonienne subit une combinaison défavorable : baisse des cours mondiaux, concurrence accrue de l’Indonésie, coûts de production élevés et instabilité locale. En 2024, la Nouvelle-Calédonie restait pourtant l’un des territoires clés du nickel mondial, avec environ 7 à 10 % de la production mondiale de minerai, mais une compétitivité de plus en plus contestée.
Dans ce contexte, les sociétés minières et métallurgiques locales fonctionnent souvent à flux tendu. Pour NMC (Nickel Mining Company), filiale de la SMSP, certaines échéances financières ont été qualifiées de critiques dès la fin de l’année 2025. Sans solution rapide, le risque de rupture de trésorerie était clairement identifié.
Des annonces de l’État… mais un calendrier jugé trop tardif
L’État a annoncé travailler à un plan de transformation de la filière nickel, attendu pour le premier semestre 2026. Ce plan prévoit plusieurs axes :
- un financement de la phase transitoire de la filière,
- une participation aux investissements nécessaires à la décarbonation du mix énergétique,
- un soutien à la relance de projets structurants, comme la STEP de Tontouta (pompage-turbinage), destinée à stabiliser et réduire les coûts de l’électricité.
Sur le papier, ces annonces concernent l’ensemble des acteurs, dont KNS, NMC et la SMSP. Mais pour les industriels, le problème est ailleurs : la période transitoire ne démarrerait réellement qu’après l’élaboration complète du plan, soit potentiellement dans plus d’un an. Pour des entreprises déjà au bord de la rupture, ce délai est perçu comme incompatible avec la réalité économique du terrain.
L’énergie, talon d’Achille structurel du nickel calédonien
Parmi les leviers évoqués par l’État, le coût de l’énergie est central. Les sites métallurgiques calédoniens sont électro-intensifs. Or, l’électricité produite localement reste très majoritairement issue de sources thermiques fossiles, avec un coût estimé jusqu’à trois fois supérieur à celui supporté par certains concurrents internationaux bénéficiant d’aides nationales ou d’un mix énergétique plus favorable.
Pour KNS, comme pour la SLN, un soutien sur les tarifs de l’énergie pourrait changer significativement l’équation économique. Sans cela, même une reprise partielle des cours du nickel ne suffirait pas à restaurer la compétitivité à moyen terme.
NMC : une échéance repoussée grâce à la Corée, mais sans solution durable
À court terme, une respiration a néanmoins été obtenue pour NMC. Face à une échéance initialement fixée à la mi-décembre, la société est parvenue à négocier un arrangement avec son partenaire industriel coréen POSCO, via l’usine SNNC en Corée du Sud.
Le mécanisme retenu repose sur des avances sur livraisons futures de minerai, prévues pour 2026. Concrètement, il s’agit d’un financement anticipé, assimilable à un découvert sur l’activité à venir. Cette solution permet de repousser la pression immédiate, mais elle ne règle rien sur le fond : elle ne fait que gagner du temps, sans sécuriser l’avenir économique de la filiale.
KNS et la question du retrait de Glencore
Pour Koniambo Nickel SAS (KNS), la situation reste également suspendue à des décisions structurantes. Le retrait annoncé de Glencore du capital a nécessité la mise en place d’une garantie de passif, afin de sécuriser juridiquement et financièrement la transition. L’accompagnement de l’État sur ce point est identifié comme indispensable pour éviter une fragilisation supplémentaire du site industriel du Nord, l’un des plus importants employeurs privés du territoire.
Des discussions en cours, sans conditions formelles à ce stade
Sur le plan institutionnel, les échanges se poursuivent principalement avec le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle). À ce stade, aucune condition formelle n’a été posée par l’État, notamment parce qu’aucun dispositif précis n’a encore été proposé.
Les entreprises sont cependant invitées à renégocier avec leurs partenaires bancaires, afin de tenir jusqu’à la mise en place d’éventuels soutiens publics. Une approche prudente, mais qui transfère une part importante du risque sur les acteurs privés, déjà exposés.
Le paradoxe du nickel calédonien est désormais flagrant : tout le monde s’accorde sur le caractère stratégique de la filière, mais le tempo politique ne coïncide pas avec le tempo industriel. Les annonces de l’État esquissent une sortie possible par le haut, mais à condition que les entreprises tiennent jusque-là. Pour certaines, chaque mois compte. Et dans une filière où une fermeture peut devenir irréversible, le temps perdu aujourd’hui pourrait coûter bien plus cher demain.
Pacte nickel refusé et crise aggravée : quand la politique bloque l’économie
Un élément clé mérite d’être remis au centre du débat : le refus du pacte nickel a pesé lourd dans l’aggravation de la crise actuelle. À l’époque, des solutions opérationnelles existaient, notamment sur la sécurisation énergétique, la visibilité financière et l’organisation de la filière. Mais ces pistes ont été écartées ou ignorées, non pour des raisons techniques ou économiques, mais au nom de postures politiques et de lignes idéologiques figées. En refusant de regarder « ailleurs », certains acteurs ont contribué à prolonger l’instabilité, laissant les entreprises sans cadre clair ni horizon crédible, au moment même où la concurrence internationale, notamment asiatique, s’intensifiait.
Cette fragilisation structurelle a ensuite été brutalement accélérée par les événements du 13 mai et les blocages successifs qui ont suivi. Les barrages, restrictions de circulation et arrêts d’activité, portés par certaines autorités coutumières et la CCAT, ont porté un coup direct à la machine d’extraction qu’est NMC. Une activité minière repose sur la continuité : quand la chaîne logistique est interrompue, les coûts explosent, les contrats vacillent et la trésorerie s’effondre. À force de blocages répétés, c’est l’outil industriel lui-même qui a été désorganisé, transformant une entreprise déjà fragilisée en symbole d’un système paralysé. Dans une filière où chaque jour d’arrêt se paie cash, ces choix ont achevé d’enfoncer NMC dans une crise dont il est désormais très difficile de sortir sans intervention rapide et structurante.

















